22 mars 2020

Intimité.

Lulu retira son orteil de la fente du drap et agita un peu les pieds, pour le plaisir de se sentir alerte auprès de cette chair molle et captive. Elle entendit un gargouillis : un ventre qui chante, ça m’agace, je ne peux jamais savoir si c’est son ventre ou le mien. Elle ferma les yeux : ce sont des liquides qui glougloutent dans des paquets de tuyaux mous, il y en a comme ça chez tout le monde, chez Rirette, chez moi (je n’aime pas y penser, ça me donne mal au ventre). Il m’aime, il n’aime pas mes boyaux, si on lui montrait mon appendice dans un bocal, il ne le reconnaîtrait pas, il est tout le temps à me tripoter mais si on lui mettait le bocal dans les mains il ne sentirait rien, au-dedans, il ne pensait pas “c’est à elle”, on devrait pouvoir aimer tout d’une personne, l'oesophage et le foie et les intestins. Peut-être qu’on ne les aime pas par manque d’habitude, si on les voyait comme ils voient nos mains et nos bras peut-être qu’on les aimerait; alors les étoiles de mer doivent s’aimer mieux que nous, elles s’étendent sur la plage quand il fait soleil et elles sortent leur estomac pour lui faire prendre l’air et tout le monde peut le voir; je me demande pas où nous ferions sortir le nôtre, par le nombril. Elle avait fermé les yeux et des disques bleus se mirent à tourner, comme à la foire, hier, je tirais sur les disques avec des flèches de caoutchouc et il y avait des lettres qui s'allument, une à chaque coup et elles formaient un nom de ville, il m’a empêchée d’avoir Dijon au complet avec sa manie de se coller contre moi par-derrière, je déteste qu’on me touche par-derrière, je voudrais n’avoir pas de dos, je n’aime pas que les gens me fassent des trucs quand je ne les vois pas, ils peuvent s’en payer et puis on ne voit pas leurs mains, on les sent qui descendent ou qui montent, on ne peut pas prévoir où elles vont, ils vous regardent de tous leurs yeux et vous ne les voyez pas, il adore ça; jamais Henri n”y aurait songé mais lui il ne pense qu’à se mettre derrière moi et je suis sûre qu’il fait exprès de me toucher le derrière parce qu’il sait que je meurs de honte d’en avoir un, quand j’ai honte ça l’excite mais je ne veux pas penser à lui (elle avait peur), je veux penser à Rirette. Elle pensait à Rirette tous les soirs à la même heure, juste au moment où Henri commençait à bredouiller et à gémir. Mais il y eut de la résistance, l’autre voulait se montrer, elle vit même un instant des cheveux noirs et crépus et elle crut que ça y était et elle frissonna parce qu’on ne sait jamais ce qui va venir, si c’est le visage ça va, ça passe encore, mais il y a des nuits qu’elle avait passées sans fermer l’oeil à cause des sales souvenirs qui étaient remontés à la surface, c’est affreux quand on connait tout d'un homme et surtout ça. Henri, ça n’est pas la même chose, je peux l’imaginer de la tête aux pieds, ça m’attendrit, parce qu’il est mou, avec une chair toute grise sauf le ventre qui est rose, il dit qu’un homme bien fait, quand il est assis, son ventre fait trois plis, mais le sien en a six, seulement il les compte de deux en deux et il ne veut pas voir les autres. Elle éprouva de l’agacement en pendant à Rirette : “Lulu, vous ne savez pas ce que c’est qu’un beau corps d’homme.” C’est ridicule, naturellement si, je sais ce que c’est, elle veut dire un corps dur comme la pierre, avec de muscles, j’aime pas ça. Patterson avait un corps comme ça, et moi je me sentais molle comme une chenille quand il me serrait contre lui; Henri, je l’ai épousé parce qu’il était mou, parce qu’il ressemblait à un curé. Les curés c’est doux comme les femmes avec leurs soutanes et il paraît qu’ils ont des bas. Quand j’avais quinze ans, j’aurais voulu relever doucement leur robe et voir leurs genoux d’hommes et leurs caleçons, ça me faisait drôle qu’ils aient quelque chose entre les jambes; dans une main j’aurais pris la robe et l'autre main je l’aurais glissée le long de leurs jambes, en remontant jusque là où je pense, c’est pas que j’aime tellement les femmes, mais un machin d’homme, quand c'est sous une robe, c’est douillet, c’est comme une grosse fleur. Ce qu’il y a c’est qu’en réalité on ne peut jamais prendre ça dans ses mains, si seulement ça pouvait rester tranquille, mais ça se met à bouger comme une bête, ça durcit, ça me fait peur, quand c’est dur et tout droit en l’air c’est brutal; ce que c’est sale, l’amour. Moi j’aimais Henri parce que sa petite affaire ne durcissait jamais, ne levait jamais la tête, je riais, je l’embrassais quelquefois, je n’en avais pas plus peur que de celle d’un enfant; le soir, je prenais sa douce petite chose entre mes doigts, il rougissait et il tournait la tête de côté en soupirant, mais ça ne bougeait pas, ça restait bien sage dans ma main, je ne serrais pas, nous restions longtemps ainsi et il s’endormait. Alors je m’étendais sur le dos et je pensais à des curés, à des choses pures, à des femmes, et je me caressais le ventre d’abord, mon beau ventre plat, je descendais les mains, je descendais et c’était le plaisir; le plaisir il n’y a que moi qui sache me le donner.

Intimité, recueil de nouvelles "Le Mur" - Jean-Paul Sartre

16 février 2020

Jojo Rabbit.

Let everything happen to you
Beauty and terror
Just keep going
No feeling is final.

Rainer Maria Rilke

02 février 2020

haïku criant.

J'oublie cent fois mais vous m'en rappelez mille :
Aimer et donner sans retour - non ;
Grandir et construire nos amours.

27 janvier 2020

Haïku dansant.

Des choses vont et viennent et me font valser.
J'oublie d'écouter la musique et les applaudissements.
Le public est là.

19 janvier 2020

Un pas après l'autre.

Ton dernier message m'a fait bourgeonner le coeur et a par endroits dissout les fissures qui ont été si brûlantes hier, même s'il y en a encore.
L'amour, le couple, c'est un million de sentiments différents, difficiles, incompatibles, volatiles qui s'entrechoquent jour après jours et se mêlent pour former un tronc de plus en plus épais duquel sortent les branches de nos souvenirs : les bons, les merveilleux, mais aussi les fades, les lourds, les mauvais. J'en ai des milliers, pour toi, des sentiments. Cela a pris du temps, et parfois, il y en avait plus de gris et de désagréables que de plaisants. C'est parfois moins vallonné, plus plat que lorsqu'on danse comme des effrénés ou qu'on part en vacances. C'est parfois désolant de voir que la fatigue et le stress prennent le pas sur les émotions, les sentiments. On ne donne et ne demande pas pareil d'une saison à l'autre. Parfois on ne ressent pas grand chose de beau, parfois on a juste de la nostalgie et de la peine. Cela ralentit la croissance, mais n'assèche pas les branches.
Je ressens ta fatigue, ta routine et ta lastitude, je ressens ta peur de ne plus pouvoir avancer et grandir. Mais je ressens aussi que nous pouvons, j'en ai la force et l'espoir et je souhaite te les transmettre. 
Tu me fais l'amour comme à la femme que tu aimes, tu m'enlaces dans tes grands bras comme ta moitié. Nous sommes en hiver, il fait froid jusque dans nos coeurs et nos envies mais ce n'est pas en hiver que les arbres grandissent. Laisse nous le soleil, laisse nous le temps de respirer, de se revigorer, de prendre appui, de s'écouter et se sourire. On ne coupe pas un arbre lorsque ses feuilles tombent. On attend le printemps pour voir comment il s'épanouit. 

16 janvier 2020

Absence.

C'est difficile, un début de naufrage.
Je rame dans le banc de sable de plus en plus fort en sachant que je creuse doucement ce qui sera notre dernière maison, un jour.
Quand ça ?
Quand tu ne prendras même plus la peine d'écrire un moi aussi ou un oui à mes larmoyants messages, quand me voir suffoquer de pleurs te fera l'effet d'une bruine hivernale - rien de bien grave.
J'ai pleuré autant depuis deux semaines que quand je me suis séparée de mon premier amour. Peut-être mes yeux préméditent avant mon coeur ?
J'ai envie tous les matins d'exploser mon smartphone avec une grosse pierre car lorsque je le regarde il n'y a pas eu signe de toi la veille, il n'y a pas eu signe de toi ce matin, alors que tu es bel et bien connecté et que tu commentes sur les réseaux sociaux les statuts amusants de tes amis. Et moi, je n'ai pas le droit à un bonjour, parfois à un je me recouche, et quand tu te relèves je ne suis toujours pas dans ton champ de mire.

Je suis ta belle plante. Mais tu oublies de plus en plus souvent de m'arroser et je jaunis, je jaunis de chagrin. J'oublie ce qu'est un rire complice, j'oublie ce que c'est quand tu me prends, j'oublie la chaleur de ton corps ; lieu de ça je mate du porno, je dors dans les vêtements que je porte la journée et je fais semblant de rire aux blagues nazes de mes collègues.
J'ai tant voulu quitter ce job et maintenant que j'y suis j'ai presque peur : puisque je ne fais plus partie de ta vie, que vais-je faire, sans travail, sans amour ? Vais-je continuer à pourrir, à sécher comme une vieille branche ?
J'ai repris la pole dance, je vais manger chez des copains, je me suis remise à l'anglais, mais ce qui m'intéresse c'est la fin de mon cours ou la fin de ma soirée pour voir sur mon téléphone si tu as pensé à moi.
Et le verdict est sans appel.
Non.

Je hais tout en ce moment. Je hais la manif, je hais la bière, je hais mon job, je hais mes plantes, je hais ma couette, je hais mon corps, je hais bouffer, je hais respirer, je hais ton absence.
Je vais finir par te haïr toi avec tout ça, si tu me manifestes aussi peu d'attention.

Je t'aime beaucoup, beaucoup trop.
Je ne sais que faire pour calmer un petit peu cet amour. Mes bourrasques émotives font de moi l'ombre d'un humain. Je me sens détestable et détestée d'être si amoureuse, si triste à l'être.
Je ne suis, et tu n'es, après tout,que deux années de vie.
Il faut que je me maîtrise pour pas que ce soient mes deux dernières.
Il faut que je me résigne à faire attention à moi toute seule, puisque tu n'es pas en mesure de le faire. Car sinon le naufrage va être si profond que n'arriverai pas à émerger à la surface.

10 janvier 2020

Binaires.

Certaines choses n'ont pas de faim. N'ont jamais eu de début. Elles ont glissé comme les vagues sur le sable moîte, marron et mou d'une plage qu'on ne prend en photo que par dépit. Elles ont la consistance d'un crissement  de pas, indécis, qui se glisse par mégarde vers les grises minutes du futur.
Je n'ai pas de nom. Pour ces mille choses qui passent comme des flèches d'acier par ma carcasse de granite. Cuillèrées de vapes d'amours belles qui s'enlacent dans les frayeurs des gens que je ne reconaitrai plus, sitôt.
Je n'aurai pas de nom. Pour mes enfants ; pour mes avortons. L'amour que je porte est trop lourd pour être écrit par les cils des gens. 
Je n'ai pas de souvenirs. Tu t'appelles comme la Terre mais j'oublie ta chaleur chaque instant comme un faux souvenir. Caresse mon dos, caresse ma douleur, je crie d'angoisse quand tu te tais je crvasse quand tu t'écraies. 

Balivernes, jubilées : baisers frais au soleil de midi avant le coucher.