24 septembre 2025

Lumière d'août.

Le frère travaillait à la scierie. Tous les hommes du village travaillaient à la scierie ou pour elle. On y sciait des sapins. Il y avait sept ans qu'elle était là, et, dans sept ans, toute la région se trouverait déboisée. Alors, une partie du matériel et la plupart des hommes qui la faisaient marcher, n'existant que pour elle ou à cause d'elle, seraient chargés dans des wagons de marchandises et trans-portés ailleurs. Mais une partie du matériel serait laissée sur place, car on pouvait toujours acheter des pièces de rechange en paiements échelonnés grandes roues immobiles, décharnées, fixant le ciel avec un air d'étonnement profond, parmi des monceaux de briques, de ronces embroussaillées, chaudières calcinées, dressant d'un air entêté, surpris et hébété, leurs tuyaux qui ne fumaient plus et se rouillaient au milieu d'un paysage hérissé de souches d'arbres, paysage de désolation, calme, paisible, inculte, terre tombée en friche, où, lentement, des ravines engorgées et rougeâtres se creusent sous les longues pluies tranquilles de l'automne et la fureur galopante des équinoxes de printemps.

William Faulkner, Lumière d'août

23 juin 2025

Le balcon.

La journée est passée d'une traite. Je sors de la douche, j'ai mis de la crème solaire. Je suis toute nue devant ma commode et je chiale pour la quatrième fois de la journée.

J'avais tellement peur que cela arrive la semaine dernière, je me projetais : je me voyais pleurer ce balcon, pleurer ces immeubles, pleurer ses parcs. Et puis une semaine après ça arrive, pour de vrai.
Pourtant, c'est irréel de savoir qu'une bombe est tombée à 150 mètres de chez papa. Elle a pulvérisé tous les arbres du parc, a fait sauter les volets de son salon, a brisé les pots de plantes. Avec les voisins, ils ont ramassé les éclats d'obus, ce matin, papa en a gardé un "en souvenir".


La journée est passee et je ne sais pas si j'ai pas assez ou trop travaillé. Je me sens moite, je sens mauvais, j'ai mal au creux du ventre, je titube. Ma tête me fait mal comme une gueule de bois. Il fait beau dehors, depuis 10h du matin j'ai envie de prendre l'air et maintenant que je peux le faire je suis incapable de sortir chez moi.

Je suis dans mon lit, je ne fais rien. Comme si, le fait de ne pas quitter mon appartement pouvait faire cesser les bombardements. Au moins ceux de mon coeur, qui bombarde la chamade. C'est ça une crise d'angoisse, alors?
Ou ça s'appelle le vrai chagrin?

On me dit de
faire des achats compulsifs
manger un bon truc
voir des potes

Mais en vrai, comment fait-on pour vivre normalement lorsque les racines se font la guerre ?

17 juin 2025

L'amie prodigieuse


Je ne suis pas nostalgique de notre enfance: elle était pleine de violence. Il nous arrivait toutes sortes d'his-toires, chez nous et à l'extérieur, jour après jour; mais je ne crois pas avoir jamais pensé que la vie qui nous était échue fût particulièrement mauvaise. C'était la vie, un point c'est tout: et nous grandissions avec l'obliga-tion de la rendre difficile aux autres avant que les autres ne nous la rendent difficile. Bien sûr, j'aurais aimé avoir les manières courtoises que prêchaient la maîtresse et le curé, mais je sentais qu'elles n'étaient pas adaptées à notre quartier, même pour les filles. Les femmes se bat-taient entre elles encore plus que les hommes, elles s'agrippaient par les cheveux et se faisaient mal. Se faire mal, c'était une maladie. Quand j'étais petite, j'avais imaginé que des bêtes minuscules, presque invisibles, venaient la nuit dans notre quartier: elles sortaient des étangs, des wagons désaffectés de l'autre côté du terre-plein et des herbes nauséabondes qu'on appelait des fetienti, elles sortaient des grenouilles, salamandres et mouches, des pierres et de la poussière, et elles péné-traient l'eau, la nourriture et l'air, rendant nos mères et nos grand-mères aussi enragées que des chiennes as-soiffées.

Elena Ferrante, L'amie Prodigieuse 

06 avril 2025

La frange.

Tu deviendras libre non quand tes jours seront dénués de soucis, tes nuits de besoin et de douleur,
Mais lorsque ces choses borderont les franges de ta vie sans empêcher que tu les surmontés, nu et libre.

Khalil Gibran, Le Prophète 

20 février 2025

Prémonitions attardées.

C'est comme si ça m'avait presque manqué. Peut être parce que je n'arrive pas à me retrouver aussi profondément que je le voudrais ces derniers temps, j'ai senti qu'en grattant, quelque chose allait s'effriter.

Tu avais l'odeur d'une personne triste. Je la connais cette odeur, elle a beaucoup trop campé sous mon nez, trainée d'amours en amours depuis mon adolescence. Je reconnais l'odeur d'un homme rempli de mélancolie parmi toutes. Elle a une couleur grise, elle est hérissée et molle à la fois, aussi fuyante et coulante qu'un jaune d'œuf. 

J'ai énormément travaillé ces dernières années. Mes journées sont millimétrées, mes semaines, mes plannings, s'enchainent et s'emboitent comme des meubles IKEA entre eux, dans le seul et unique but d'aller le mieux possible. Je suis devenue égoïste, casanière, mystérieuse, excellente au travail, plus sportive, plus dormeuse, moins drôle, je m'habille avec moins de style, je picole moins, j'ai des tendances hypocondriaques, j'anticipe tout beaucoup trop, je ne regarde quasiment plus les infos, je fais des puzzles… Tout ça dans l'unique but de me supprimer la plus grande quantités d'angoisses que la vie me déverse dessus à chaque journée d'existence. Je vais mieux. Je vais mieux car depuis hyper longtemps je n'ai pas chialé sur mon sort le soir au fond de mon lit. Je vais même plutôt très bien, car j'ai coché toutes les petites cases d'une vie tranquille. Une vie sans folies. Une vie qui ne me fait pas penser aux lames d'un cutter qui pénètrent mes veines.

Alors c'était dur, ce soir, de te voir si abattu. Parce que la région de ma vie où j'ai dû mettre le plus de pansements est celles des relations amoureuses, et cette montagne-là est recouverte d'un milliers de bandages, elle sous garrot serré et cela ne saigne plus depuis pas mal de temps. Mais c'est sensible, comme l'est une grosse cicatrice. C'était nécessaire ce soir, de se rappeler que je ne peux pas être un pansement pour quelqu'un d'autre, que je suis à ma place, et que les choses qui arrivent ne sont pas de ma faute.

Mais cela fait mal, comme quand quelqu'un t'appuie sur une plaie en voulant te faire un câlin. Et cela me rend triste car ça rappelle à quel point cela peut être profond, une blessure, que peut-être, celles-ci ne guérissent jamais, sauf que ça ne donne pas de statut "travailleur handicapé", même pas de carte "station debout pénible".

Ce soir, la station debout est pénible. Alors je me recroqueville, et je frissonne, j'ai le droit, finalement, de parfois enlacer la douleur et de pleurer un peu ensemble avec elle.


31 octobre 2024

Pré(in)cisions.

Je suis juste ; - de justesse
Je suis pure, de paresse
Bonne augure, je t'adresse
Me pavane tard le soir so(m)bre comme en costard
J'incise, les craquelures cousues de ce qu'il ne faut pas penser pas dire
Puisque les mots ont du pouvoir je m'en sers pour mes désirs

Chuchottons ce qui plairait, pas ce qui agace
Contrer le mauvais sort
Sirotant la vie sur une terrasse

Je jacasse
Mais jamais je me lasse

24 octobre 2024

Revenir.

Je m'éveille.
Ce qui me m'éveillée ?
Le Japon
Les concerts
L'alcool
Toi.

On dormira quand on sera mort.

30 septembre 2024

Aphaïa.

Un jour, nous avons dormi ensemble contre le gré de ta maîtresse. Tu t'es allongée de tout ton corps sur mon clic-clac d'étudiante et des pattes avant et tes pattes arrières touchaient les deux murs. On a passé quelques jours toutes les deux a Paris, dans le 13ème et tu étais si calme et si complice. Je me rappelle toujours de l'oreur de tes coussinets, ils sentent le bon saucisson, et j'adorais les renifler a chaque fois que je te voyais. Toi, quand tu me voyais tu m'accueillir avec une chaussure dans la bouche, pour me fêter, comme si ma présence était vraiment une joie. Ta présence a toi, en tout cas, a été une joie immense de ta maîtresse pendant onze ans. C'est long en années chien, tu es bien vieille. 
A l'heure où j'écris ça tu es en traind e faire ta toute ultime balade du soir. J'espère que ça sent le chat partout et que tu iras manger une crotte, une dernière pour la route, et que tu embeteres Iago.
Je te pleure et t'embrasse de tres loin sur ta tête toute blanchie. Bonne route, tu as eu la plus belles des vies de chien.

16 septembre 2024

Respirer.

Les poumons qui fonctionnent quand je cours,
C'est vivifiant.


07 juillet 2024

Migraine de bonheur.

J'ai pleuré.
J'ai pleuré il y a deux jours de peur et de terreur. D'incompréhension, d'injustice, de désespoir. J'ai pleuré car j'avais peur. J'avais peur que mon chéri se fasse insulter dans la rue, j'avais peur que je ne puisse pas exercer une haute fonction administrative en tant que bi-nationale, j'avais peur qu'on tape encore plus de noirs et d'arabes dans ce pays. J'avais peur que mon travail doive se restreindre a faire bonne figure devant le pouvoir, j'avais peur que mon papa ne puisse plus bénéficier de l'AME en tant que réfugié politique. J'en ai morvé dans mon lit tellement j'avais peur.

Et puis j'ai pleuré tout à l'heure. J'ai pleuré le 7 juillet à 20h sur la place Stalingrad quand sur un écran géant un grand demi cercle majoritairement rouge s'est affiché sous nos yeux. J'ai sanglote de soulagement dans les bras de mes copines, j'ai chialé fort mais personne ne s'entendait car tout le monde autour de moi hurlait de joie. C'était assourdissant, tout ce soulagement. Comme un furoncle qui éclate et qui enfin fait disparaitre la puanteur.

Ce soir, j'ai usé mes cordes vocales, j'ai levé mon poing, j'ai souri fort en voyant des drapeaux français, et j'ai chanté la marseillaise plus fort que je ne l'ai jamais chanté. En choeur, avec tous le peuple français qui a voté pour l'union, pour la solidarité, pour un avenir meilleur, pour toutes et tous. Et Jean-Luc Mélenchon a bien expliqué le sens des paroles de la Marseillaise. Le sang impur, c'est pas nous, c'est celui des ennemis, celui qui sont contre la liberté. Nous on est purs par notre brillance, nos multitudes, nos espoirs, notre union.

C'est un moment de joie. Les moments ne sont pas éternels. Il faut se mobiliser maintenant, plus que jamais. 

Je voudrais continuer à être fière d'être française, pour très longtemps.


27 mai 2024

Terre plein central.

Ça arrive aussi à trente ans passés. Après avoir été rompue, après avoir forcé jusqu'aux éclats, après avoir éte fatiguée aussi longtemps.

C'est comment ça que je l'imaginais et c'est comme ça que ça m'eclabousse la figure, chaque semaine qui passe. Et toutes ces choses qui devraient arriver,car c'est normal,  n'arrivent pas. Pas de dispute. Pas d'ennui. Pas de peur. Pas de vide. Pas de fatigue. Pas de jalousie. Pas de silence. Pas de semblants. Pas l'ombre d'un doute.

J'ai jamais autant aimé Paris, autant aimé rouler en voiture sur l'autoroute, autant aimé cuisiner, autant aimé faire la sieste, autant aimé boire un Coca-Cola au bar, autant aimé aller au travail pour te raconter ma journé, autant aimé être seule pour te mieux te retrouver. Ça va pas vite, ça va pas à 100 à l'heure, mais au contraire, ça va dans tous les recoins, dans tous les sens le temps de bien admirer les paysages, a chaque stop, à chaque croisement. La Map est grande, mais on n'est pas pressés.
Comme quoi, c'est bon d'être bien garée.

05 mai 2024

Rosa Candida.

Est-ce qu'un homme élevé dans les profondeurs obscures de la forêt, où il faut se dans les chemin au travers de multiples épaisseurs d'arbres pour aller mettre une lettre à la poste, peut comprendre que c'est que d'attendre pendant toute ce sa jeunesse que pousse un seul arbre ?

Auður Ava Ólafsdóttir - Rosa Candida

03 mai 2024

dire non.

Dire non.
Sans euphémisme.
J'ai rigolé car j'ai été surprise, prise de court, entre quatre murs.
Mais ça m'a mise mal à l'aise. Pas un peu, juste vraiment, ce qu'il faut. J'étais en sécurité à ce moment là, et on m'a dit que j'avais raison. Que on a agi avec moi comme un objet. Je n'ai pas a être gentille, si je n'ai pas envie d'aller dans ton sens.
Je ne me suis pas sentie flattée, émue, sexy, importante. Je me suis sentie traquée.
Un tout petit peu, mais tu as usé de quatre manières différentes pour me dire que tu voulais me voir. Quatre fois c'est trop.
J'ai eu peur que tu sois à l'arrêt de tram.
Et je n'ai pas a avoir honte ou à avoir de la peine à te dire que je n'ai aimé.
Je n'ai pas aimé.

15 avril 2024

Divagues.

Comme du café chaud, mon regard tourné dans le creux de mes yeux, je cligne des cils, comme pour avaler à l'intérieur de mon corps l'impression des souvenirs capturés par mes yeux. Pas de tempête à l'horizon. Les gens qui s'ennuie des secousses ont-ils seulement eu temps clair, récemment ?
Je fais remonter des choses, doucement de l'intérieur de moi. Elles remontent par ma bouche pour se poser dans des oreilles douces, de confiance, de bon conseil. Ce ne sont pas des bribes mais de longs fils qui se transforment en épaisses cordes noueuses. Elles sont constituées de tout : des après-midis avec mon grand-père, des souvenirs d'odeurs profondes avec un ex qui m'a fait descendre sous Paris, des histoires suis e démèlent avec mon frère, des pages qui restent fermées avec certaines amies de lycée. Et puis il y a des souvenirs donc le suis la seule garante, car il n'y a pas de protagonistes, pas de témoins. C'est des passages de livres lus au soleil, des paysages solaires lors d'une randonnée, le plaisir étonnant de rentrer à pied après une soirée arrosée en pleine nuit, la satisfaction du travail fait en avance, l'absence de peur.
C'est prenant, et c'est impressionnant comme t cela peut rendre productive, efficace, calme, joviale. Je dois être énervante. Les autres traînent un peu quelque part où je ne touche pas terre.
Je sais qu'il y a un temps pour tout mais en ce moment pour moi, il est temps de divaguer un peu. Alors je dis vague, et vais bientôt à la mer.

07 avril 2024

Une farouche liberté

Quoi de plus normal que de s'approprier le corps des femmes ? N'a-t-il pas toujours été un butin, en temps de guerre, de paix, en vacances, au travail? La culture, l'édu- cation, la religion n'ont-elles pas sécrété, comme une normalité, la domination de l'homme sur la femme? Et le viol n'est-il pas, pour beaucoup, une drague un peu poussée ? C'est ce que pensait le policier de garde au palais de justice d'Aix lorsqu'il a lancé à la cantonade: « Eh! Matteo, tu fais l'amour et tu te retrouves aux assises. Tu te rends compte ? » Quelle misère ! Le viol d'une femme par un homme est un crime contre l'amour. Contre cet << instant d'infini >> dont parlait Cyrano. Mais pire encore: accompli dans un rapport de force physique, il exprime à la fois le mépris et la négation de l'identité de l'autre. C'est pour- quoi je dis qu'il ressemble furieusement à un acte de fascisme ordinaire.

Gisèle Halimi - une farouche liberté 

05 avril 2024

Dépi(eu)tée.

Moi, c'est pas de l'amour qui m'apporte. 
Ce serait facile de tout résumer à ça mais : c'est la faute à papa. Je ne méritais pas d'être nommée la fille de la voisine. Tu n'avais pas à faire une crise d'hystérie à cause de ce non dit. C'était il y a trente ans et pourtant tu en pleures et j'en pleure aussi, cela veut dire que c'est grave, c'est grave pour nous, c'est grave pour nos repères. J'ai toujours éte ton barycentre, et tu n'as été que ma périphérie. Je ne t'aime pas comme tu veux, comme tu as besoin, comme il faut, comme il sied. Mais quand je dis je t'aime, je ne mens pas non plus, c'est de l'amour. C'est de l'amour gros qui ne m'egaye pas, qui ne m'offusque pas quand il s'en va, qui ne m'egratine pas quand il se distend. Toi tu flanches comme du vinyle au soleil, à coups de verres d'alcool, de soirées solitaires et de nuits blanches. 
Je te méprise mais ne te juge pas. Tes positions me révoltent mais ton bien être m'est primordial. Au diable les conventions si tu souris sans être obligé d'être maintenu à trois gramme, mais si tu pipes un mot en travers de mes principes je te refourgue en bas de ma liste de contacts et tu seras là dernière personne que je verrai sur terre. C'est comme ça. On m'a imposé ton existence et si papier c'était festif et protecteur ; ça s'est révélé être matérialiste, malaisant, furtif et drôle quand même par moments. J'ai grandi avec la théorie mais pas assez de pratique. Tu sais pas y faire, tu m'achetais des carnets Diddl mais je voulais que tu m'expliques au creux de l'oreille d'où viennent tes addictions et combien tu as tué de gens au service militaire et ce que ça t'a fait au creux de l'estomac. T'étais trop fermé ou trop cynique, et maintenant t'es trop vieux et moi j'suis trop heureuse, on ne s'entend pas car ce que j'écoute s'écoule le long de mes canaux auditifs mais les canalisations de mon coeur sont impermeabilisées a tes reproches et tes supplications.
T'es là, puis t'es pas là. Et moi j'suis jamais la mais tu m'appelles toujours. Tu m'invites sans relâche, et je sais que je pourrais te demander sur un ton sérieux de tuer mon ex toxique et le mois prochain il y aurait sa nécrologie sur le statut Facebook d'un de mes potes. Et puis toi tu serais vide, toujours vide de moi. Car je m'evapore de ton monde dès que tu y approches ta main brûlante. Tu me fais peur et peine et tu me  rebutes parfois. Et c'est quand tu pleures au resto en doudoune rouge que je me rappelle que t'es un peu humain, et que l'inhumaine c'est moi, là, dans l'histoire.

02 avril 2024

Soleil Amer.

Les autres garçons n'aimaient pas beaucoup son attitude. Souvent, quand on remarque chez quelqu'un un trait qui nous ressemble mais qu'on met tant d'énergie à masquer, quand on s'évertue à cacher notre nature profonde et qu'on voit cet autre l'assumer avec facilité, c'est la vio- lence qui éclate en premier. Ces jeunes garçons de dix ans à peine étaient à l'âge où il fallait bom- ber le torse, des coquelets dans une basse-cour, premiers coups de bec. Celui qui vous renvoie à votre intime fragilité devient comme cette fra- gilité elle-même, intolérable. Ce qu'ils ont appris à mépriser, à rejeter même, leur revient en boomerang à la vue d'un enfant - Amir aimait l'idée d'être un enfant, à l'âge où tous voulaient passer pour des grands, il avait l'intuition que grandir n'était pas qu'une partie de plaisir. Ses camarades ne supportaient rien de tout cela, alors ils le battaient.

Lilia Hassaine - Soleil amer

18 mars 2024

Les petites cases à remplir.

Il se passe parfois des semaines entières où ma tête dissoud complètement l'existence du passé toxique. Et lorsqu'il revient au détour d'une mention de lieu de concert dans une conversation, d'une photo sur les réseaux sociaux, des bribes de souvenirs de voyages, cela passe en coup de vent, comme une plume de duvet grisâtre qui ne chatouille même plus, qu'on vire avec deux doigts de son grand manteau noir de sérénité. 

Des cumulonimbus de moelleux moments s'entassent de plus en plus nombreux entre mes sourcils et mon nombril. Je sens leur poids doux se répartir en moi et équilibrer mes mouvements, mes décisions, un peu comme des boucles d'oreilles lourdes incitent à redresser les épaules avec chaque mouvement de tête. Je sens la présence de souvenirs grands et multicolores combler des crevasses laissés il y a font longtemps par d'autres. Et ce qu'il y a de plus délicieu,, c'est que ce sont des souvenirs tricotés par mes propres petits doigts...

Il s'agit des milliers de kilometres parcourus en avion, en train, en bateau, en voiture, en bus, en baskets, des centaines de plats épicés, de jus de fruits frais, de poissons milticolores savourés par mon palais, des dizaines d'étages gravis pour voir des temples dans des grottes, des graffitis criards, des arbres immenses ou encore les plus hauts toits du monde. Les gens qui ne me regardent pas et qui me permettent de me regarder en face, les rues que je peux emprunter dans n'importe quel sens à n'importe quelle heure de mon cycle diurne, l'ombre bariolée qui ne protège pas ma peu des coups de soleils tropicaux laissée par les monsteras géantes poussant dans les parcs. Le plaisir de sentir le poids d'un livre dans son sac et de savoir qu'on peut décider de le lire à n'importe quel moment de la journée.

La satisfaction de cocher des petites cases, sur le téléphone ou dans ma tête, des choses à accomplir qui me rendent heureuse, sur une liste qui telle un accordéron, se rétrécit et se rallonge car j'apprends chaque semaine que des dizaines de nouvelles choses peuvent m'emballer le coeur, et que j'en suis l'unique décisionnaire. 

09 mars 2024

L'art de la joie.

   - Je le prenais pour un homme sérieux ! Je n'arrive pas à oublier l'effronterie avec laquelle il m'a embrassée. Ça a été terrible et j'ai peur ! Laisse-moi dormir avec toi !
   - Bien, d'accord. Déshabille-toi et vite au lit. Vraiment je n'en peux plus !
Elle se déshabilla en un instant. Elle réapparut avec l'une de mes chemises de nuit et prudemment se glissa sous les couvertures.
   - Je peux t'embrasser ?
   La tête dans le creux entre mon cou et mes épaules, les cheveux légers qui m'effleuraient le menton, la main posée sur mon sein... E si Beatrice nun voli durmiri coppa nno' culu sa quantu n'ha aviri... Non, je ne devais pas chanter cette berceuse. Sa main reposait tranquille sur mon sein, et pas un tremblement ne venait de cette paume fraîche. Elle n'avait pas soif, je n'étais plus sa nounou, mais sa sœur. C'était bien comme ça. Et je devais parler en sœur.
   - Écoute, Pouliche, vraiment ce baiser de Carlo...
   Elle ne répondait pas. Je la regardai à la lumière de la lampe: elle dormait sereine comme Eriprando, naguère, après la tétée de six heures.
   J'éteignis la lumière, c'était bien comme ça.

   Un cri aigu de lumière voltigea au plafond. Le soleil était né, et dans sa lumière les faïences et les cuivres de la salle de bains resplendissaient de joie. Mais ce soleil mentait et luttait avec la langueur qui de mon ventre se diffusait dans ma poitrine, mes bras, mes joues. Je devais faire vite. Bientôt cette langueur atteindrait ma tête avec sa folle volonté de vie, et il serait inutile de s'y opposer. Je pris un bain chaud et m'habillai pour sortir. Je revins dans la nuit qui, paresseuse, s'attardait encore autour du frêle corps pelotonné de Beatrice. Elle n'avait pas bougé, ou seulement le peu qu'il fallait pour prendre le coussin dans ses bras. Dormait-elle?
   - Non, Modesta. Oh, tu es déjà habillée ? Viens ici à côté de moi, il est tôt, je suis si fatiguée !
   - C'est le matin, Beatrice, et nous étions déjà au lit à neuf heures.
   - J'ai faim !
   - Je le crois. Tire la clochette, un bon petit déjeuner nous fera du bien.
   - Oh, je n'y arrive pas, fais-le toi-même, Modesta, je suis si fatiguée!
   Ce n'était pas le moment d'entamer des discussions ou de se faire obéir. J'étais pressée, il fallait que je cherche ce médecin que Gaia m'avait conseillé naguère ou bien un autre.

Goliarda Sapienza - L'art de la joie

14 janvier 2024

Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants.

Je ne te blâme pas.
Tu habites une autre prison, un monde de force et de courage où tu penses pouvoir être porté en triomphe ; tu crois obtenir la bienveillance des puis- sants, tu cherches la gloire et la fortune. Pourtant, lorsque la nuit arrive, tu trembles. Tu ne bois pas, car tu as peur ; tu sais que la brûlure de l'alcool te précipite dans la faiblesse, dans l'irrésistible besoin de retrouver des caresses, une tendresse disparue, le monde perdu de l'enfance, la satisfaction, le calme face à l'incertitude scintillante de l'obscurité.

Tu penses désirer ma beauté, la douceur de ma peau, l'éclat de mon sourire, la finesse de mes articulations, le carmin de mes lèvres, mais en réalité, ce que tu souhaites sans le savoir, c'est la disparition de tes peurs, la guérison, l'union, le retour, l'oubli. Cette puissance en toi te dévore dans la solitude.

Alors tu souffres, perdu dans un crépuscule infini, un pied dans le jour et l'autre dans la nuit.

Mathias Enard - Parle-leur de batailles, de rois et d'éléphants