17 juin 2023

Pareilles.

On a tous les mêmes peurs de céder nos émotions sans reciprocité, de se dérouler nu devant le parquet de vos interprétations, de finir dans la boue, celle qu'on a sentie poisseuse contre ses artères, ses doigts et ses oreilles.
On dit que chaque histoire est différente mais chaque histoire est difficile : toutes se ressemblent et on se raconte toujours les mêmes lubies sur l'oreiller en s'endormant seul dans nos lit. Chaque fois qu'on trinque et qu'on s'embrasse passionnément peut être la dernière de toute la vie ; je me souviens à peu près de la dernière nuit sereine avant la fin du monde. Je la croyais infinie. Et maintenant chaque heure de sommeil qui passe sans que je m'éveille est juste un compte à rebours secret avant la potentielle horreur du vide, de l'inconsidération et du désinterressement que le monde entier que je me constitue dans ma tête va me porter demain.

Et puis ça passe, pour douze ou vingt-quatre heures de plus, et je ravale les vomissures de mes angoisses pour me nourrir un peu, tenir jusqu'à ce que ce monde s'écroule et que la réalité, simple et banale me rappelle que parfois, souvent, tout ira plutôt bien.

23 avril 2023

Avec douceur.

Je ne la connais que de loin.
Certaines fois, elle s'est glisée dans ma vie familiale et amicale comme derrière des carreaux de verre fumé : je l'entrevoyais à peine. C'était la grande tante, le nourrisson de la cousine de cette amie, le meilleur ami de papa. C'étaient des gens que j'avais surtout vu en photo, dont le son de la voix m'échappait, qui ne me chérissaient pas en tant qu'individu. Quand ça a été grand-père, j'étais dans mon propre deuil, d'une toute autre nature, qui a flétri ma peine. Quand ce sont les mères des copains, on se projette, on compatit et puis on oublie vite, car c'est pas nous qui nous occupons de l'héritage et de la maison laissée vide.
Et puis là, en janvier, c'était plus proche. Le son de sa voix résonnait dans mon bureau, c'était cristallin et présent assez souvent pour que je m'en souvienne encore. Mais il n'était pas mon amour, il n'était pas mon ami, ni même mon parent, alors c'est un peu comme si ma tristesse était polie et conventionnelle. Ma tristesse est douce, et mes pensées sont claires, et j'éprouve presque du bien-être à ressentir tout cela.

Je ne la connais que de loin,
J'aimerais supporter la mort avec douceur. 

Toutes celles à venir.

08 avril 2023

La lèche.

Au fur et à mesure que je m'éloignais de toi je sentais la salive que tu as laissé sur le coin de ma bouche se figer, se refroidir jusqu'à devenir un simple souvenir. Tu m'as proposé de dormir chez toi : on ne se méprend pas, on a envie de se consumer un petit peu mutuellement. Moi, j'ai peur que ça casse une dinamique. Un frôlement des zones érogènes peut être un si gros catalyseur de malaise dans nos sociétés. Mais en faisons-nous pleinement partie ? Tu me plais et m'émoustilles, j'aime t'écouter parler et j'aime m'imaginer t'agriper les hanches, te pincer le bas des fesses avec la paume de ma main, faire glisser la pulpe de mes doigts sur l'intérieur de tes cuisses. Et puis juste boire des bières, te parler de mes blocages sexuels, t'évoquer mes traumas toxiques, c'est bon aussi. Un shooter au thé, un baiser mouillé sur le coin de la bouche. Une envie déclarée de se pécho mutuellement.
Bonne soirée, 
À très vite.

06 avril 2023

Ne pas forcer.

Parfois, ça ne (se) passe pas...

27 mars 2023

L'évènement.

J'avais fini de corriger mes copies. Je re- voyais continuellement la même scène, floue, d'un samedi et d'un dimanche de juillet, les mouvements de l'amour, l'éjaculation. C'était à cause de cette scène, oubliée pendant des mois, que je me trouvais ici. L'enlacement et la gesticulation des corps nus me parais- saient une danse de mort. Il me semblait que cet homme que j'avais accepté de revoir avec lassitude n'était venu d'Italie que pour me donner le sida. Pourtant, je n'arrivais pas à établir un rapport entre cela, les gestes, la tiédeur de la peau, du sperme, et le fait d'être là. J'ai pensé qu'il n'y aurait jamais aucun rapport entre le sexe et autre chose.

Annie Ernaux, L'événement.

23 mars 2023

C'est non.

Je suis jeune ouais, mais je ne suis pas éternelle. Et je ne suis pas toute seule.
Mes parents, eux, sont moins jeunes. Mes collègues de travail sont moins jeunes. Certains de mes copains sont moins jeunes. Nous vivons en société : nous côtoyons tous les jours ceux qui vont devoir travailler deux ans de plus, nous en faisons partie. Tu te rends compte que ça représente quand même 24 mois ? 720 jours ?! Tu te rappelles de tes 24 derniers mois ? C'est long, n'est ce pas ? Imagine comment c'est plus long à 60 ans...

12 mars 2023

Rebonjour.

Elle est là. Elle vient de se planter là comme un bambou qui a germé et qui a déjà ses racides profondément enfoncées dans la terre. Elle est là, comme chaque année au printemps. Elle pousse dans la partie gauche de mon crâne, derrière l'oeil et respire au rythme de mes battements cardiaques comme les feuilles qui bougent au gré du vent. Elle ressemble un peu à celles qui arrivent après une énorme cuite, mais celles-ci se dissipent au bout d'un Doliprane et quelques heures. Les migranies, elles, s'installent dans les vaisseaux sanguins comme des parasites, et nidifient longtemps, parfois plusieurs jours. La nausée s'annonce et on oublie que manger ou regarder ce qui se passe autour de soi puisse apporter du plaisir. On chasse à grand peine les pensées de vouloir se jeter du balcon, pour s'assommer durant deux jours, le temps que ça passe. Le cerveau est comme attiré vers l'extérieur de la boîte crânienne par un aimant, qui se situerait sur la trajectoire de la planète Terre en mars et octobre... Je l'imagine ressemblant à un flocon d'avoine mis dans l'eau et bouffi par l'humidité.
Ce n'est presque pas comme de la douleur. C'est quelque chose qui se situe entre la plainte, l'usure, le gonflement... C'est pas une accalmie qu'on souhaite, mais une ablation, un étouffement. Il n'y a absolument rien qui puisse faire oublier sa présence et par moments on arrive à se concentrer sur ce qu'on doit faire - mais jamais ça ne disparaît, jamais l'étau ne se desserre. Ça dure des heures qui passent comme des semaines. Et quand enfin elle part, je me rappelle : c'est presque imperceptible car le corps a mis tellement d'énergie à survivre à cette constante torture que l'épuisement ne laisse que très peu de place au soulagement. 

Bref, nous sommes bien au début du printemps.