22 novembre 2019

Anima.

LARUS DELAWARENSIS

Le fleuve glissait dans son vêtement de khôl, la glace en plaques cadenassait sa puissance. Il était dans sa lenteur et nous dans sa fraîcheur. Là-haut, nous tournions en rond. Nous étions affamés et le ciel, tout autant que nos cris, ne nous rassasiait plus depuis longtemps. Il nous fallait de la chair et les humains sont impossibles à dévorer. Nous tournions en rond, sur le point de nous entredéchirer quand nous l'avons aperçu. Ils marchait, tête nue, le long du monumental pont métallique, indifférent à la violence du paysage, sans jamais regarder dans la profondeur, sans marquer le moindre arrêt. Nous voyons parfois des humains se jeter dans le vide, s'émiettant à la surface de l'eau, et se dissolvant dans la gueule du fleuve. Il était de ceux-là. Tous, nous avons cru à sa chute, mais il n'a pas marqué la moindre hésitation. Il refusait la mort. Il était puissant, infaillible et, mettant un pied l'un devant l'autre, il est arrivé à l'extrémité du pont avant de s'engager dans une des bretelles de l'autoroute, sourd aux klaxons des machines qui le frôlaient à une vitesse qui dépasse notre entendement. 

Wajdi Mouawad, Anima

06 novembre 2019

Loin du coeur.

Qu'écrit-on à quelqu'un qui est en prison ? 

19 septembre 2019

Interstices.

Il y a des jours où le cœur se serre, la bouche se fige, les mots les plus blessant transpercent l'écran et vont se figer sous le diaphragme, empêchant de respirer. Les larmes dévalent les joues comme une avalanche de petits pois et l'on se rappelle que cela fait longtemps qu'on ne s'aime peut-être plus vraiment comme on s'est promis.
Et les draps se transforment en océan le soir, où l'on voudrait se noyer d'avoir cru encore une fois à la satiété.

03 septembre 2019

Adulte.

Ce sera dans quelques jours, ma vie adulte.
J'apprends à marcher avec plus d'assurance dans la rue, à moins trembler des mains, à m'excuser moins souvent. A être sûre de moi, à être calme, à savoir combien je vaux et ce que vaut tout le reste. A comprendre aussi que la finalité, c'est pas ce qu'on nous dicte d'avoir mais ce qui nous rend heureux. Je vais mettre du temps, le temps de mettre de l'argent de côté. De l'assurance, aussi.
J'ai un repère. J'ai des objectifs.
J'ai peur, encore.
J'ai hâte, aussi.
Je vais.
Je vais voir.

16 juillet 2019

Girafe en carton.

Pas à la (bonne) hauteur.

30 mai 2019

Les bougies de notre temps.


Les belles choses n'ont pas de faim.

27 mai 2019

Ubu Roi.

Acte IV
Scène VI
LES MÊMES, entre UN OURS.

Cotice. — Hon, Monsieuye des Finances !

Père Ubu. — Oh ! tiens, regardez donc le petit toutou. Il est gentil, ma foi.

Pile. — Prenez garde ! Ah ! quel énorme ours : mes cartouches !

Père Ubu. — Un ours ! Ah ! l’atroce bête. Oh ! pauvre homme, me voilà mangé. Que Dieu me protège. Et il vient sur moi. Non, c’est Cotice qu’il attrape. Ah ! je respire. (L’Ours se jette sur Cotice. Pile l’attaque à coups de couteau. Ubu se réfugie sur un rocher.)

Cotice. — A moi, Pile ! à moi ! au secours, Monsieuye Ubu !

Père Ubu. — Bernique ! Débrouille-toi, mon ami; pour le moment, nous faisons notre Pater Noster. Chacun son tour d’être mangé.

Pile. — Je l’ai, je le tiens.

Cotice. — Ferme, ami, il commence à me lâcher.

Père Ubu. — Sanctificetur nomen tuum.

Cotice. — Lâche bougre ! 
Pile. — Ah ! il me mord ! O Seigneur, sauvez-nous, je suis mort.

Père Ubu. — Fiat voluntas tua !

Cotice. — Ah ! j’ai réussi à le blesser

Pile. — Hurrah ! il perd son sang. (Au milieu des cris des Palotins, l’Ours beugle de douleur et Ubu continue à marmotter.)

Cotice. — Tiens-le ferme, que j’attrape mon coup-de-poing explosif.

Père Ubu. — Panem nostrum quotidianum da nobis hodie.

Pile. — L’as-tu enfin, je n’en peux plus.

Père Ubu. — Sicut et nos dimittimus debitoribus nostris.

Cotice. — Ah ! je l’ai. (Une explosion retentit et l’Ours tombe mort.)

Pile & Cotice. — Victoire !

Père Ubu. — Sed libera nos a malo. Amen. Enfin, est-il bien mort ? Puis-je descendre de mon rocher ?

Pile (avec mépris). — Tant que vous voudrez.

Père Ubu (descendant). — Vous pouvez vous flatter que si vous êtes encore vivants et si vous foulez encore la neige de Lithuanie, vous le devez à la vertu magnanime du Maître des Finances, qui s’est évertué, échiné et égosillé à débiter des patenôtres pour votre salut, et qui a manié avec autant de courage le glaive spirituel de la prière que vous avez manié avec adresse le temporel de l’ici présent Palotin Cotice coup-de-poing explosif. Nous avons même poussé plus loin notre dévouement, car nous n’avons pas hésité à monter sur un rocher fort haut pour que nos prières aient moins loin à arriver au ciel.

Pile. — Révoltante bourrique.

Père Ubu. — Voici une grosse bête. Grâce à moi, vous avez de quoi souper. Quel ventre, messieurs ! Les Grecs y auraient été plus à l’aise que dans le cheval de bois, et peu s’en est fallu, chers amis, que nous n’ayons pu aller vérifier de nos propres yeux sa capacité intérieure.

Pile. — Je meurs de faim. Que manger ?

Cotice. — L’ours !

Père Ubu. — Eh ! pauvres gens, allez-vous le manger tout cru ? Nous n’avons rien pour faire du feu.

Pile. — N’avons-nous pas nos pierres à fusil ?

Père Ubu. — Tiens, c’est vrai. Et puis, il me semble que voilà non loin d’ici un petit bois où il doit y avoir des branches sèches. Va en chercher, Sire Cotice. (Cotice s’éloigne à travers la neige.) 
Pile. — Et maintenant, Sire Ubu, allez dépecer l’ours.

Père Ubu. — Oh non ! Il n’est peut-être pas mort. Tandis que toi, qui es déjà à moitié mangé et mordu de toutes parts, c’est tout à fait dans ton rôle. Je vais allumer du feu en attendant qu’il apporte du bois. (Pile commence à dépecer l’ours.)

Père Ubu. — Oh ! prends garde ! il a bougé.

Pile. — Mais, Sire Ubu, il est déjà tout froid.

Père Ubu. — C’est dommage, il aurait mieux valu le manger chaud. Ceci va procurer une indigestion au Maître des Finances.

Pile (à part). — C’est révoltant. (Haut.) Aidez-nous un peu, Monsieur Ubu, je ne puis faire toute la besogne.

Père Ubu. — Non, je ne veux rien faire, moi ! Je suis fatigué, bien sûr !

Cotice (rentrant). — Quelle neige, mes amis, on se dirait en Castille ou au pôle Nord. La nuit commence à tomber. Dans une heure il fera noir. Hâtons-nous pour voir encore clair.

Père Ubu. — Oui, entends-tu, Pile ? hâte-toi. Hâtez-vous tous les deux ! Embrochez la bête, cuisez la bête, j’ai faim, moi !

Ubu roi, Alfred Jarry