19 juillet 2018

Un avion nommé désir

   J'aurais aimé qu'il se passe quelque chose ce soir. Qu'il y ait des étincelles tout autour de mon coeur, des farandoles de bien-être lors tu m'agrippes de ta présence en me disant bonsoir.
   Je n'ai pu décrocher un seul mot en arrivant. Je n'ai pas pu te dire combien j'étais apeurée, combien j'étais lasse, comment j'étais avachie par tes quelques mots. Je me sens comme un saule pleureur auquel tu arraches les feuilles au grès de la semaine, comme si je t'apportais une ombre qui ne faisait que t'occulter la douceur du quotidien. Je voulais te couvrir de quiétude pourtant... te caresser de mes faibles branches, te frôler les lèvres, apaiser ton monstre, ta cruauté, ta peur, tes quiétudes. Je ne sais que te murmurer les choses que tu ne sais pas lire entre les lignes, t'embrasser de travers, te serrer maladroitement, te reprocher avec rancœur, t'aimer avec violence, t'adorer à outrance.
  Tu mords. Tu me mords, tu me chagrines et tu me brises. Tu me bouffes avec tes doigts, avec ta langue et avec tes angoisses. Et pourtant je me complais à être ton repas journalier, ton encas du défouloir, ton amuse gueule de lendemain de cuite.
   Parfois je ne me rappelle même plus. Tu sais, des moments tendres que l'on s'offre, de tous ces moments de plénitude où je rêve de passer des journées entières à tes cotés, enlacée dans tes tatouages.

   Il y a déjà plein de fissures sur notre plancher, je ne supporte pas tes médisants meubles gros comme des baleines qui osent me plonger dans les cervicales avec l'élan de ton mauvais réveil. Je suis fébrile comme une feuille morte quand tu me scrutes de ton air attristé, tes lunettes vissées sur ta tête rouge, suintante, encore anesthésiée de tout ce bel univers que je me tue à essayer de t'offrir. Je ne m'en mords pas les doigts - mes doigts, les pauvres, n'ont rien fait ! - Je me ronge le diaphragme jusqu'à ce que le midi, en courant jusque chez moi depuis mon bureau je m'étale de toute ma flasque peau de chagrin dans mon lit défoncé où parfois nous avons si tendrement fait l'amour, et que je gerbe les pleurs accumulés depuis le matin, par tes scalpels en forme de phrases, tes jets d'horreur à la gueule, tes violences débordantes de haine et de jalousie.
   Tu me bouffes, oui. Tu maltraites la petite personne qui tient à peine sur ses genoux que j'essaie de devenir depuis mes longues et sinueuses autres histoires d’amour fracassées, tu me fous des béquilles à chaque enjambée que j'essaie de faire pour te réveiller, pour t'expliquer qui je suis, pour te décrire ce je voudrais que nous soyons. Ça glisse sur toi comme de la soie de Chine, et tu déchaînes tes glabres excuses en me broyant les genoux et en imaginant que ce soit ma tête, comme si les minutes passées à m'accabler quelques heures auparavant ne t'avaient pas rassasiées. Tu me manges. Tu manges la jeune femme que je suis, tu dégustes mes pardons à répétition comme un sorbet au melon et tu ne laisses aucun pourboire, tu me laisses assoiffée. Mon seul réconfort, mes seule lampées de bonheur sont tes lèvres qui esquissent un sourire tordu et sarcastique en me susurrant que tu seras bien là demain, en bas de mon travail, comme un héros glorieux ayant encore vaincu une girafe déjà à moitié morte.
   Et je m'accroche à ces promesses comme si c'était une supplication, comme si j'étais persuadée que cela me rendrait cette rafle de bonheur que je me prends dans la gueule à chaque fois que tes bras bleus m'englobent avec désinvolture. Comme si le bonheur c'était juste nous deux, quand je ravale les caillots de sang que j'ai contre mon coeur et qui s'écoulent encore depuis mon entrejambe. 
   
   À demain mon Amour, je frissonne déjà en imaginant les milliers de choses qui te feraient rester chez toi. Moi je partirai en Corse avec la personne que je préfère du monde entier et je me boucherai bien fort les oreilles quand tu me feras oublier que c'est toi.
  

11 juillet 2018

Picotements.

   C'est déjà noueux, passionné enflammé, jusqu'aux confins de la torture. Comme ces gens fous qui ont flouté les centaines de choses quotidiennes qu'ils avaient à accomplir, qui ont pris un stylo et qui ont quadrillé leur vie de façon à ce que chaque case soit le potentiel petit lieu de douceur où l'on pourrait poser nos quatre pieds. Cela me fait déjà l’effet d'un tire-bouchon dans la jugulaire quand tu oses prononcer d'odieuses paroles qui s'abattent sur moi tel un ouragan. On ne lit jamais entre les bonnes lignes quand on est blessé. Je ne lis que tes méchants crachats entre lesquels tu me siffles de laids je t'aime, semblables aux désagréables miaulements d'un gros chat affamé. Je suis déjà si polie par tes douceurs que dès que tu t'hérisses, tes ongles creusent de terrifiants sillons gris et mauves dans ma peau ; tes mains sont tendres, ce sont les serres sorties de ta bouche qui me font ça.
   Quand on est jeune j'imagine qu'on se promet l'irréprochable, le respect, la volupté, et que c'est bien normal. Je suis jeune : et j'ai si vite oublié que les cœurs que tu fais avec les mains se transforment en harpies lorsque je suis à jeun de l'assurance que tu m'adores.
   Vilaines choses de l'amour, je vous avais fui, vous êtes pourtant si près que vous vous vous infiltrez sans peine dans mes artères. 

   J'ai entendu tes paroles. Je resserre bien ma ceinture des émotions, que j'avais laissée ballante un peu trop, un peu trop vite ; pour ne pas marcher sur le verre pilé que tu parsèmes les lendemains des soirs qui t'enivrent.

27 juin 2018

3652.

   Dix ans plus tôt, il y eut quelques lignes à la fin d'un journal distribué gratuitement qui préconisait l'amour aux lions et l'amour aux sagittaires. Il se trouve que chacun des deux représentants était assis autour de la même table, les pupilles dilatées de la quinzaine et le cœur battant de se retrouver en tête à tête avec le joli sexe opposé. On a bien ri. On a frémi. On est restés quatre ans ensemble.

   Aujourd'hui, ce sont mes noces d'étain. 

19 mai 2018

Amourette

   Parfois, quand on se serre très fort et que nos épidermes adhèrent l'un à l'autre tout en douceur, que ta tête se glisse dans l'interstice de mon cou, et que mes bras enveloppent ton grand dos, j'ai le sentiment que mon coeur se transforme en une branche de jasmin. Je m'agrippe à tes cils lorsque tu me regardes avec l'intensité que tu y mets, et toutes les choses qu'il y a autour se font la malle l'espace de quelques instants. Je voudrais parfois poivoir suspendre ces moments sur une corde à linge dans une maison de campagne où l'on irait en vacances et les regarder sécher au gré du vent et des rayons du soleil.
  
   Ton profil gauche me fait de l'oeil en dessinant des courbes en forme de coeur entre mes cotes. Ta côte grimpe à vue d'oeil dans mon coeur. Mon coeur grimpe au plafond quand je te regarde de mon oeil gauche... je pourrais te retourner dans tout les sens et ça marcherait quand même, comme sur des roulettes, comme dans du beurre, et je voudrais faire du roller avec toi, meme dans de la margarine.
   J'ai : peur. Des bas-cotés, de tes yeux, de ma gaucherie - de la tienne aussi... - des courbatures, de regarder au plafond par ennui... de l'amour avec toi tout simplement.

05 avril 2018

Quarante cinq minutes de foutres.

   Comme souvent, je suis arrivée au Cirque et j'ai appelé ma mère, parce que je sais qu'en ce lieu je peux lui parler sans allonger la tristesse qui pourrait s'emparer de moi après avoir raccroché. J'ai tenté, comme trop fréquemment ces dernières semaines de contrer sa voix morne avec mon rire fort, mes questions sur ses collègues de travail, sur son repas du midi, sur les voisins bruyants. Sur le cancer de papi.
   Je t'ai aperçu au loin, à l'entrée du Tigre, on s'est souris et cela m'a soulagée. Je suis restée plantée sous l'abri près de l'entrée du Cirque une bonne demi-heure à écouter la voix plaintive de maman, jusqu'à ce que Tanguy débarque. J'ai lâché la conversation, car elle allait beaucoup trop me plomber le moral pour ce soir-là. J'aurais certainement dû le faire bien plus tôt, dès l'apparition de ta tête dans l’entrebâillement de l'entrée, ça aurait probablement évité de plomber ta soirée à toi.
   On est rentrés, Tanguy et moi ; tu parlais sur le côté à trois ou quatre personnes vêtues de noir. Je ne sais pas qui ils étaient, je me suis dit que je t'embrasserai quand tu auras terminé ta discussion. J'ai fait la bise à Guillaume, à Ben, à Hervé, à JB. Toi tu ne m'avais surement pas encore aperçu, trop absorbé par ta conversation. Et puis j'ai tourné le dos deux minutes, le temps de tremper mes lèvres fatiguées dans la mousse de la licorne et tu as fui dehors. Je me suis assise avec Tanguy près de l'endroit où tu parlais, car tu reviendrais surement là m'embrasser. Tu étais pressé, tu avais tes grands yeux fatigués, et tu as de suite après commencé à décharger le matos du camion sans faire un détour par notre table. Ensuite tu es allé t'accouder au comptoir, peut-être m'attendre. Je me suis dit que si je n'y allais pas maintenant ça allait encore durer longtemps. Je suis venue t'embrasser, enfin, tendrement sur ta joue droite. Tu m'as craché rapidement que ça allait bien, que tu allais venir nous dire bonjour. T'étais peut-être stressé, peut-être excédé, peut-être énervé contre quelqu'un. Tu es venu serrer la main de Tanguy, et je me suis poussée sur la banquette pour te laisser un peu de place. Mais t'étais reparti tel une bourrasque. Je sais bien, tu avais à faire. Et puis les garçons sont arrivés : Baba, Pilou, Mathias. J'avais hâte de te présenter ce dernier. Je lui avais parlé de toi, et il était curieux de savoir quel est cet être humain qui a réussi à me dompter. Mais tu filais si rapidement à chaque passage devant nous que je même si je t'avais attrapé par le bout de ta veste tu te serais volatilisé quand même dans les entrailles de l'organisation de ta soirée. Je m'étais dit que tu reviendrais vers nous quand le show sera commencé, que tu n'aurais plus à nourrir et accueillir des gens, que tu aurais un peu de temps pour nous. En attendant cet instant je te fixais dans tes déplacement exagérément rapides comme si j’avais pu avoir le pouvoir de te freiner avec mes rétines.

   Au premier concert je t'ai cherché du regard mais tu devais être dehors, ou chez toi, ou ailleurs, mais pas dans mon champ de vision. A la pause clope, t'es venu trainer dehors très loin de moi, vers l'entrée. J'imagine que tu attendais quelqu'un. Quelqu'un de plus intéressant que moi. Mathias a filé comme une mouche. J'ai réussi à t'intercepter près du comptoir et te demander si tu boudais. "Non, je ne boude pas". Bah non.
   Au deuxième concert je me suis levée pour écouter de plus près, car j'allais adorer la musique, car tu viendrais me voir, enfin. Enfin non. Pilou s'est trainé à la maison à son tour.
   Et puis très rapidement c'était enfin à vous de monter sur scène. Je pense bien qu'on n'embrasse pas sa copine à ce moment-là. Tu avais l'air vraiment fatigué et je m'imaginais encore qu'après ton set tu serais enfin disposé à te coller à moi. Toutefois, en te voyant courber le dos, quelque chose faisait que je n'en étais plus si sûre. Par précaution, j'ai enlevé mes lunettes pour ne pas savoir si tu me regardais ou pas. Je suppose que jamais tu ne m'as jeté un seul coup d'oeil de derrière ta batterie comme depuis le début de la soirée. Moi je préférais regarder Erwann, car je ne l'ai jamais vraiment vu jouer ; j'ai toujours eu les yeux rivés sur toi.

   J'ai essayé de passer une fin de soirée pas trop lacérante. Parce que j'avais compris qu'il n'y aurait plus aucun moment où nous pourrions nous retrouver. J'ai parié avec Ben et Tanguy que j'irai me coucher dans le prochain quart d'heure. Ils ont tous ri. Moi je n'ai pas du tout eu envie de rire lorsque treize minutes plus tard je t'ai fait la bise pour te dire que j'allais me coucher. Tu as simplement dit "d'accord". Moi je n'étais pas du tout d'accord que tu me laisses comme ça.
   J'ai dormi comme on dort quand on a fait un long périple et qu’à l’arrivée la ville entière où l’on devait s’installer était dévastée par un ouragan.

   Je t'ai dit ce matin ce que je ne voudrais pas te dire souvent. Ce que je voudrais te dire le plus rarement possible. J'avais déjà essayé de te le faire comprendre la moitié de la nuit – la seule moitié qu’il nous a été donné de passer ensemble – en tentant d'épouser le plus parfaitement la courbe de ton flanc droit avec mon ventre et ma poitrine. Je pensais ainsi qu'à travers nos vêtements, les rancunes se dissoudraient à la chaleur de nos corps. La colère, la déception, la tristesse dans tes yeux hérissés par le matin pointaient alternativement dans moi et dans le vide, et lorsque tu balançais lourdement ta tête de droite à gauche c'était comme une scie rouillée qui me cisaillait le diaphragme dans le sens de la longueur. Tu irradiais de mauvaises vibrations qui m'ont traversée de part en part, à chacune de tes phrases acérées. Mais je t'interdis - entends-tu ? - de m'émietter le coeur. Si pour si peu, tu as senti quelque chose se briser, c'est que nos doux instants sont encore fragiles comme une théière de porcelaine. Je ne te permets pas de m’oublier comme un vulgaire service à thé enfermé dans un placard. On a encore beaucoup trop de choses à entasser ensemble.
   J'ai trouvé à la fois touchant et aberrant le fait que hier soir te paraisse aussi insurmontable. Il y a donc encore des gens qui ont des lunettes qui leur font croire que lorsqu'on est au sommet d'une montagne on ne peut redescendre. J’ai ravalé mon chagrin comme on gobe un quignon de pain frais sorti tout droit d’une boulangerie et je t’ai martelé péniblement que ce que tu disais était insensé. J’ai jugé bon de ne pas te dire que c’était plus douloureux qu’un os qui se brise sous les orteils ; tu aurais pu, emmitouflé dans ton manteau de tristesse en rajouter une couche par désespoir.
   J’agis peut-être de manière bancale mais je ne ploierai pas sous ce que tu empires si exagérément. Je n'ai pour arme que mon sourire et ma tendresse contre ta haine, ta peine et ta désolation. 
   On fera mieux la prochaine fois.
Vas, je ne te hais point. 

31 mars 2018

Lucy & Cie

Est-ce qu'il y a assez d'amour
Ce soir
Sur terre
Pour combler mon coeur ?

29 mars 2018

Odaklem.

   (Je me suis coupée les ongles) (je me suis lavée) Tout va bien.
   De jeunes filles riaent dans le métro, l'homme en noir assis à ma gauche un peu moins : "Putain ! Il fait froid ! ...faire fout' !" Gestes brusques et disruptifs.

   Mes moments de vie sont de moins en moins construits de didascalies et emplis de plus en plus de vivres.

   "Hé ! Reste bien comme ça hein. Signe de croix. Reste bien comme ça hein. Signe de croix."

   Foulard fushia sur le front, voix suave, rauque et un brin aigrie. Trente-six ans je dirais.
   Il reste comme ça, hein. Dans la même position depuis que je sois rentrée dans le métro.

   Campo Formio.

   Je descends.

   Les autres gens mettent un pied devant l'autre bien mieux que moi. Les portiques du métro s'ouvrent quand même à mon approche. Le feu vert est au rendez-vous ; je ne regarde pas trop devant car il n'y a rien à voir. Rien avoir avec ce que j'ai vécu  : je me rassure. Je ne suis pas plus saoul que les 24 dernières années.
   Il n'y a que la sérénité qui remplit autant la panse et qui fait marcher aussi droit, aussi assurément.
   J'assure ce soir : je me rassure. Je ne suis pas plus saoul ce soir que ce matin.


   Je suis dans mon lit desormais. Il n'y a rien. Il n'y a rien entre moi et le monde, il n'y a que la fenêtre entre moi et le réverbère, il n'y aura rien d'autre que la fatigue entre moi et elle et la pinte demain soir.
  
  
   Je me couche : je suis couchée. Allongée de tout mon long sur le clic-clac.
Je voudrais me laver, je voudrais me couper les ongles, je voudrais dormir.
   Je voudrais aller à Marseille.

   Je peux faire toutes ces choses.
   Mille fois.
   Par amour.

Pour moi.