26 juillet 2022

Aimez-vous Brahms ?

Paule contemplait son visage dans la glace et en détaillait les défaites accumulées en trente neuf ans, une par une, non point avec l'affolement, l'acrimonie coutumiers en ce cas, mais avec une tranquillité à peine attentive. Comme si la peau tiède, que ses deux doigts tendaient parfois pour souligner une ride, pour faire ressortir une ombre, eût été à quelqu'un d'autre, à une autre Paule passionnément préoccupée de sa beauté et passant difficilement du rang de jeune femme au rang de femme jeune : une femme qu'elle reconnais sait à peine. Elle s'était mise devant ce miroir pour tuer le temps et cette idée la fit sourire elle découvrait que c'était lui qui la tuait à petit feu, doucement, s'attaquant à une apparence qu'elle savait avoir été aimée.

Roger devait venir à neuf heures ; il en était sept ; elle avait tout le temps. Le temps de s'allonger sur son lit, les yeux fermés, de ne penser à rien. De se détendre. De se relaxer. Mais à quoi pensait-elle de si passionnant, de si exténuant dans la journée pour devoir s'en reposer le soir? Et cette nonchalance inquiète qui la menait d'une pièce à l'autre, d'une fenêtre à l'autre, elle la reconnaissait bien. C'était celle de son enfance, les jours de pluie.

Elle entra dans la salle de bains, se pencha pour toucher l'eau dans la baignoire, et ce geste lui en rappela subitement un autre... Il y avait près de quinze ans. Elle était avec Marc, ils passaient leurs vacances ensemble pour la seconde année et déjà
elle sentait que tout cela ne pourrait durer. Ils étaient sur le voilier de Marc, la voile battait au vent comme un cœur incertain, elle avait vingt cinq ans. Et subitement elle s'était sentie envahie de bonheur, acceptant tout de sa vie, acceptant le monde, comprenant en un éclair que tout était bien. Et pour cacher son visage, elle s'était penchée sur le plat-bord, cherchant à tremper ses doigts dans l'eau fuyante. Le petit voilier avait gité, Marc lui avait lancé un de ces regards atones dont il avait le secret et, en elle, aussitôt l'ironie avait remplacé le bonheur. Bien sûr, elle avait été heureuse ensuite, avec ou par d'autres, mais jamais de cette manière totale, irremplaçable. Et ce souvenir ressemblait finalement à celui d'une promesse mal tenue. 

Françoise Sagan - Aimez-vous Brahms ?

26 juin 2022

L'essai.

Ça a été l'ouragan et ça n'a pas fait si mal aux côtes. La tempête m'a brulé tout l'oesophage, à saturé tous les canaux respiratoires, a rouillé l'engrenage dans le coeur, a fait siffler les oreilles jusqu'à en perdre l'équilibre. Souvent je n'entends pas le danger ; c'est rare que je le présente autant, aussi distinctement alors qu'il n'a pas déboulé. J'ai gaché une après-midi à redouter la présence de quelqu'un qui a gaché une année d'estime de moi. Ça n'a rien fait de ce que je pensais. J'ai embrassé les joues qui l'ont frolé, j'ai ri avec les bouches qui l'on salué, j'ai fumé avec les yeux qui l'ont regardé et puis j'ai juste eu horriblement peur. J'ai juste eu peur de vomir à voir sa tête rouge, son crâne dégarni et ses rangées de dents saillantes comme celles des mauvais déguisements de vampire. J'ai eu peur de me confronter aux points noirs de ses joues, à un de ses t-shirt noirs délavés sous les aisselles, à son sac marron de lycéen raté qui erre sur son dos faute de porter un bon présage. Certaines personnes ont peur des vers de terre, des corbeaux, des araignées. Moi j'ai juste peur que mes pupilles s'écorchent sur son torse flétri avec mon prénom gravé dans un cyrillique enfantin - une preuve d'amour froissée dans l'œuf par sa mégalomanie. Une caricature d'audace que je me serais bien gardée d'admirer.

Heureusement, j'aime, depuis sa disparition, tous les instants de mon éreintante existence. Il faut changer de chaussures quand on a des ampoules. Et j'ai trente paires dans mon armoire.

22 mai 2022

Culture.

Il y a un jardin sous mes pieds,
Il faut faire attention quand je marche : mettre les pieds aux bon endroits - il n'y en a pas de mauvais. Mais sous certaines herbes, l'herbe est plus verte qu'ailleurs. Je piétine les feuilles mortes, j'évite les racines, je trébuche souvent mais je tombe sans entorse. Les picots des mûriers m'éraflent sans embûche, je traine un peu dans les orties car j'aime bien quand sa pique, tant que je ne tombe pas dans les pommes en cisaillant du persil c'est que tout va bien... ?
Il y a un jardin sous mes pieds, et parfois c'est l'automne et ça crisse d'oranger, crise de la trentaine sous mes docs. Les pâquerettes s'effeuillent comme les paquets de cigarettes. Je patauge un peu quand il a plu, dans la boue, mais toujours debout, et si j'ai envie je glisse ailleurs, et les iris fleurissent sur les mottes d'horreurs. Il y a d'autres fleurs : les roses bourgeonnent entre les orteils, entre les oreilles, c'est le solstice d'été chaque veille de dimanche, et à l'ombre des ormes je retrousse les manches.
J'ai un jardin sous mes pieds, et des milliers de brins d'herbe, me servent à tapisser les heures de la vie. Plus besoin d'un toit pour mon monde : je me balade à mon aise, et il pleut parfois :
- ça rafraîchit les idées,
- et ça arrose le jardin.

23 avril 2022

Le vol d'Icare.

ICARE
Pardon, monsieur, puis-je vous adresser la parole?

MECANICIEN
Voilà qui est fait.

ICARE
C'est bien là n'est-ce pas une voiture qui marche sans chevaux?

MECANICIEN
Oui-da. Cette voiture marche sans chevaux, aussi l'appelle-t-on voiture automobile.

ICARE
Et comment marche-t-elle ?

MÉCANICIEN
Grâce à la fée Électricité.

ICARE
Donnez-moi, je vous prie, d'autres détails.

MÉCANICIEN
Jeune homme, vous avez raison de vous intéresser à cela car Cela c'est l'avenir. Bientôt nous atteindrons le 40 km à l'heure, vitesse qu'il sera difficile de dépasser. On ira au Havre en cinq heures, à Marseille en une journée. Je vois dans l'avenir des bornes électriques le long des routes où l'on rechargera les accus. Car je suis pour l'Électricité et le Progrès. Ne me parlez pas du pétrole. Regardez-moi cela.

Passe une voiture qui dégage beaucoup de bruit et des gaz puants.

MÉCANICIEN
Non, ne me parlez pas du pétrole, cela fait du boucan, ça empeste, ça explose jamais le client n'en voudra. Et puis si le nombre de voitures automobiles augmentait, il n'y aurait pas assez de pétrole dans le monde, c'est moi qui vous le dis.

ICARE
Tout cela me paraît digne d'attention.

MÉCANICIEN
Non croyez-moi, la voiture électrique c'est l'avenir. 


Raymond Queneau, Le Vol d'Icare, 1968.


09 avril 2022

Je tu(e).

J'ai tes chemises sur l'étendoir ; et tu me manques déjà. Je ferai quoi, après ? Avec mon égoïsme, mes Xanax, mes cinquante heures de taff par semaine, mes gueules de bois ? Je vais attendre quoi après que tu ne m'aimes plus, après que papa radote, après que mamie pleure, après que je titube chaque vendredi soir ? Après que les hirondelles aient assez chanté, après que je te dise que je ne pourrai jamais. Jamais être ce qu'on conçoit comme réconfortant, sain, normal. Tu me manques déjà.
Parce que je ne te l'ai jamais dit, parce que c'est trop ivre pour moi, désormais, ces choses de oui à jamais, ces palabres contraignantes et borgnes, ces mots doux et faux. Je ne désirerai jamais que tes fesses, je ne daignerai jamais d'autres bras, jamais plus il me semble je pourrai avaler ça, tu sais. Et c'est quand même je t'aime. C'est quand même comme ça, c'est quand même fou, je ne suis pas désolée même si je te le dirai, je ne le suis pas. Parce que il faut que le parfum de mon corps soit celui que tu désires. Et tu ne désireras pas ces mots-là.
Bonne nuit, tu me manques déjà.

05 avril 2022

Les ruelles de Montpeul'

 Il était cinq heures. Tu as apporté le vieux pépère dans la salle de bain pour me le montrer ; tu l'as réveillé dans le lit de ta mère - qui, elle ne s'est pas réveillée, fort heureusement. 

Il avait l'air mouillé. Mouillé d'années de bonheur de chat.

Nous-même, nous avions fait trempette dans un bain à 5h du matin. Dans mon souvenir on gloussait et des bulles de savons nous sortaient par la bouche. Les nuits sont mousseuses avec toi.

08 mars 2022

L'aventure (continue).

 Il y a un peu moins d’un quart de siècle, papa, maman et moi sommes montés en voiture avec nos sacs, nos vêtements, mes peluches, un bon pique nique. Maman avait encore sa canne et les cheveux très courts, elle se rétablissait tout juste de son opération. On a démarré et on est partis loin. On a traversé la Tchéquie, l’Autriche, l’Allemagne... certainement d’autres pays mais je ne me souviens que de la frontière allemande où nous avons dû passer la nuit pour un problème de pneus mal homologués sur la voiture. Nous étions en 1999, c’était l’été, ma mère tirait la tronche et moi j’étais contente de partir à l’aventure. L’aventure qui ne s’est jamais arrêtée. Maman a dit au revoir à sa maman à elle, à son papa, à ses copines, sans vraiment vouloir les quitter, sans vouloir partir du tout, en fait. Pour aller à 2900 kilomètres. Pour toujours.

Je crois qu’elle a des lunettes de soleil sur toutes les photos parce qu’elle avait les yeux gonflés de larmes de laisser son appartement offert par mamie à son mariage, ses parents qui commençaient à l’époque à être un petit peu vieux, ses amies qu’elle connaissait depuis la primaire, le quartier où elle a passé tant d’heures à me promener en poussette, sa collection de coquillages, notre chien - mon chien adoré. On se déracinait, et moi je ne m’en rendais pas compte. J’avais sept ans.

Je me souviens de ma mère qui fond en larmes en regardant pour la première fois le bouleau qui poussait face à notre balcon. Puis, ça s'est enchaîné vite. Je me souviens du canapé vert à carreaux jaunes, je me souviens des entrainements interminables de gymnastique, je me souviens du premier film vu au cinéma avec la classe, je me souviens des cyprès sur le chemin de l’école, puis du collège, des bonnes notes, des premières lattes, des premiers petits-copains, du lycée, des poèmes appris par cœur, des mauvaises notes, des premières bières, des amitiés qui ont depuis pris quelques rides.

J’étais une graine qui a bien pris et qui a bien germé dans le terreau de Montpellier, j’étais acclimatée. Je ne sais pas si maman a aussi bien poussé que moi. Si tous les sacrifices qu’elle a vécus ont fait de belles feuilles, si elle a pu saluer de ses branches tous les humains qu’elle aimait et qui sont restés si loin. Je ne sais pas comment elle a raciné, maman, ici, en France.

Aujourd’hui, je me dois d’avoir une tige robuste, m’autoriser à fléchir, comme le roseau, mais ne pas me déraciner. Car c’est au tour de papa de s’arracher, de semer ailleurs. Tout comme un quart de siècle auparavant, il a pris quelques affaires et s’est mis à conduire. Cette fois-ci il y a très peu d’affaires, le pique nique n’est sûrement pas aussi garni qu’en 99, ce n’est même pas sa voiture qu’il est en train de piloter. Heureusement, ça fait longtemps qu’on n’a plus de chien. Il 'y a donc personne pour garder notre appartement à Kiev. Mais qui pourrait le protéger d'un bombardement ? Papa a laissé les t-shirt camouflage dans le dressing, les bégonias sur le balcon, les photos de famille dans les tiroirs, des restes de pied de porc au frigo. Papa a pris la voiture comme il y a vingt trois ans, et est en route pour Montpellier. Il voyage léger. Papa est réfugié de guerre.