Parfois ça revient, encore.
Je dis toujours "cet été". C'était il y a il y a près de six mois maintenant. Ça revient quand je me sens bien, ça revient souvent... Je me dis que je vais demander quelques nouvelles, raconter quelques bribes de ma vie, des trucs chouettes. Je parle des amours, du travail, de notre vie, comme s'il s'agissait de s'informer sur quelques points essentiels pour cocher la case "souvenirs canadiens mis à jour".
En fait c'est plus compliqué que ça. Ça revient dans les discussions avec ma mère comme une évidence pour le futur. Ça revient quand je me rends compte que C. va partir là bas dans moins d'un mois. Ça revient quand dans mon fil d'actualité des réseaux sociaux je vois les festivals, les photos, les articles, les expos. C'est même là tous les jours, quand, chaque matin je regarde la météo est qu'au lieu de Paris c'est celle de Montréal qui s'affiche. Il y a toujours des chansons que je ne peux pas écouter sans devoir me mordre l'intérieur des joues pour ne pas pleurer. Pleurer comme je l'ai fait dans la voiture, le 16 septembre, qui m'emmenait à YUL.
J'ai parfois une folle envie de vos baisers, de vos burgers, de mangues juteuses, d'attendre sagement au feu rouge avant de traverser, de balader un gros chien noir, de rentrer en titubant du Nacho Libre, de me casser la gueule en longboard, de bronzer dans les parcs en maillot de bain, d'acheter des caisses de Belle Gueule, de se plaindre de l'absence de fromage, de rouler sur les grands boulevards en 4x4 en écoutant Fatal Bazooka, de frôler les immeubles en brique rouge, de me sentir bien, et belle, et libre et ivre.
J'ai tendance à l'oublier : ça ; le bien-être, le bonheur. Il est là, comme vous ; il est là : c'est vous, c'est ces gens avec qui on remplit son agenda, avec qui on parle d'amour dès le premier coup d'oeil avec qui on baise intellectuellement, avec qui on s'échappe du réveil de ce matin. Avec qui on s'entretient pour le lendemain soir. Je m'entretient, avec vos quat'yeux avec vos mille rires avec vos beaux sourires avec l'écoulement de la vie dans les veines et les pintes de bières. Avec avrc avec les lendemains les frustrations les peines le froid la voix off du métro les voix douces dans ma tête ta voix douce dans mes yeux tes yeux dans mes tympans
Mes clefs dans mes oreilles pour me rappeler que demain c'est pareil que ce soir il est minuit qu'il est minuit partout dans med cellules dans mon corps dans mon coeur entre mes orteils
Et que rien
Ni personne
Pourra changer
Le fait qu'il soit minuit, qu'il soit si tard dans mon coeur et que demain
Je brillerai encore
Je n'ai pas oublié de te le dire. C'est simplement que je n'en voyais pas l'intérêt rationnel. Tu es venue il y a un mois et demi et quand tu as franchi la porte blindée y'a un truc qui s'est déblindé dans mon ventre. Je ne me souvenais pas que tu était plus grande que moi, que ta peau était aussi fraîche, tes jambes aussi fines. Habillée de couleurs d'automne, tu m'as expliqué que tu vivais en collants. Cela m'est resté. Tes cheveux ont cette couleur particulière qu'ont les platanes dans le Sud de France au début du mois de novembre. Cela me rend complètement dingue des coïncidences de ce monde quand je resonge au fait que tu es née le vingt sept juillet. Lui aussi me parle sans cesse de coïncidences, de signes... Je crois qu'il s'agit de tous ces petits éléments fous et sensibles que moi j'appelle tout simplement bonheur.
Il y a des instants de ces deux soirées que j'ai oubliés et cela froisse mon coeur comme une peau d'orange. Je me rappelle de nos maladresses mutuelles, de nos sourires un peu émus, un peu tremblants, de toi qui cendre dans le verre, de moi qui fait tomber quelque chose, de toi qui m'offre un petit cadeau, de la chaleur de ta joue, des détails sur nos quotidiens, des noms de tes colocs, de nos vies belles et blasées.
Je t'imagine encore en plein milieu de la route avec ton sac en papier qui se déchire. Tu devais avoir l'air tellement désemparée, tellement ridicule, si attendrissante... Mille années que je n'étais pas allée en boite, avec une inconnue, tout sourire, en m'isolant de mes potes comme si j'étais en Alaska. Le temps a filé plus vite que le maillot jaune du Tour de France à la ligne d'arrivée. Il y a eu les dizaines de verres, les dizaines de photos, les tags dans les WC, les histoires de vie, l'odeur de tes cheveux, la file d'attente pour les toilettes, la musique envoûtante, ta disparition momentanée, Vera, le poppers, mes paumes se faufilant sur tes hanches et ta poitrine dans la foule, mon envie de toi ; tu m’impressionnais tellement avec le moindre de tes sourires. On nous a virées alors même que la soirée n'avait pas commencé. Nous avions l’impression que les huit heures passées à La Station ont été l'affaire de quelques dizaines de minutes. Rentrées en Uber, qui fila à travers tout Paris sans me laisser le moindre souvenir. J'ai besoin de me remémorer des détails qui parsemèrent ce week-end, car un jour je vais les oublier et je pourrai revenir lire ces phrases pour me rappeler de la fin de semaine la plus bouclée de ma vie.
Je ne saurais juger à quel point on était ivres en rentrant. Tu t'es lancée dans la confection d'un succulent plat à base de pâtes et de brocolis. Je n'ai d'ailleurs jamais vu quelqu'un cuire des brocolis aussi longtemps. L'odeur s'était répandue dans tous mes vêtements et des jours après je sentais encore le brocoli cuit en pensant à toi. Tu avais mis Anne Sylvestre et tu mélangeais les pâtes avec la mixture verte qui résulta de tes efforts et je regardais tes fines mains effectuer les plus beaux gestes de cuisine qu'il m'a été donné de voir. J'étais émue à vouloir en pleurer. Et puis, après avoir sans doute mangé, on a regardé les étoiles dans le ciel gris jusqu'à midi en s'enlaçant dans notre sommeil.
Le matin, c'était déjà la nuit. Tu as étalé des clémentines partout sur mes gambettes et c'était vraiment très beau. J'ai balancé leur pelure partout à travers mes 16 mètres carrés. On a réussi à s'échapper faire quelque chose des dernières heures qui nous restaient ensemble. On a mangé japonnais devant un film japonnais, dans une petite salle de cinéma indépendante où nous étions trois. Durant tout le film, je pensais très fort à ton épaule qui s'insérait dans mon dos : c'était à la fois un peu inconfortable et tout à fait agréable comme sensation. C'est durant ce moment là que j'ai le plus eu envie de t'embrasser, de te serrer fort dans mes bras. Mais j'avais peur de rater le film, sous-titré en japonais, que je peinais à lire sans mes lunettes, que j'avais encore perdues ce soir là.
On a dormi main dans la main et je sentais ta nuque en me rappelant de quand on avait fait l'amour et cela me faisait sourire en m'endormant. En t'ayant dit au revoir le matin j'ai cru avoir raté quelque chose. Peut-être n'aurais pas dû te faire la bise ? Peut-être aurais-je dû te réveiller plus tôt dimanche et aller te promener au Jardin des plantes ? Peut-être aurais-je dû te dire de ne pas venir ? J'ai pourtant l’impression d'avoir réussi à passer un de mes plus heureux week-ends depuis des mois. Le lendemain soir j'ai bu ma première bière avec A, comme si les beaux maillons d'une chaîne devaient se suivre sans laisser place aux moments qui n'ont pas d'intérêt.
Tu te souviens ? Tu avais une clémentine calcifiée dans ton sac. Je m'étonnais du fait qu'elle n'avait pas moisi. Elle n'a toujours pas pourri, elle trône discrètement sur l'une de mes étagères. A chaque fois que je promène mes doigts sur son rugueux épiderme orange je pense à un peu toi.
J'en ai pas fait depuis que je n'ai plus eu à me sentir seule. Ils ne sont pas là. Ces gens : qui embrayent l'engrenage de la journée, celle qui commence quand tant finissent. J'arrive à. Controler. Mon angoisse, mes émotions, mon paraitre, l'alcool. Tous est à mes pieds, à genoux, Et je le ressens jusque dans les orteils, jusque dans mes alvéoles pulmonaires, jusqu'à l'odeur de mes pointes de cheveux, fauchées.
Je n'y arrive plus trop. Ais-je envie ? Ais-je la force, la foi, la patience ? Pourquoi je dois me laisser emporter par les mille rangées de gens, par les mille rangées de jambes, par les cent mille petits poils qui sévissent en cohabitation sur ton visage, par les doigts qui me frolent le dos, chaque soir, par les bouches qui m'expirent le bel-être de ces instants qu'on partage ensemble, par les sourires concis qui dévoilent la jaunisse de tant d'années de tabassages de la vie qui ne fait que nous titiller de ses pointes de pieds. Pourquoi pas se laisser gésir dans le gosier moite de cette fluctuante pastille de pépites de joies qui se consume si vite sous la langue, sur n'importe quelle langue, dans n'importe quelle bouche, n'importe où que tu sois que je sois que nous sommes
Dépendants de ces envies qui nous enlassent et qui font
qu'on s'embrasse
Qu'on se lasse,
Qu'on se casse
La gueule - les couilles - d'ici
De cette crasse
C'était la masse mouvante, tout autour de moi, qui m'englobait d'horreur. Des centaines de paires de jambes scandaient une marche funèbre et bruyante. J'ai regardé leurs yeux. Horripilants opales qui scintillaient sous les néons stridents de ce mausolée aux horreurs. L'un d'eux, ou tous, ont dégainé leurs mains sales et sèches, et se sont frayés un chemin entre mes côtes en déchirant l'épiderme de ma poitrine. Ils ont saccagé les alvéoles pulmonaires et ont pris le cœur pour l'écraser comme une vulgaire orange.
J’avais oublié cette sensation. Cette aversion pour les individus, les gens, les personnes, les hommes, les femmes, les monstres et leurs monstrueux gros sac remplis de vêtements neufs, leurs pas mécaniques et leurs regards ahuris devant les vitrines qui exhibent ces choses chères qu'il achètent après le travail. J’avais oublié cette haine pour les inconnus, les humains qui marchent à côté de moi dans la rue et que je dois côtoyer, supporter, entendre, sentir, laisser passer. J’avais oublié que j'étais démunie contre ces sept milliards d'êtres sur terre semblables à moi.
J'ai détesté les entendre, les voir, les subir, partager mon espace vital avec eux. J'en ai le coeur encore contracté, les doigts encore frissonnants les maxillaires encore serrées. J'ai peur de tout refaire à zéro, tout ce travail, depuis des ans. J'ai pu regarder personne dans les yeux ce soir. Sentir les pupilles attentives à mon existence m’exècre. Je voulais être assez discrète ou assez désagréable ou assez fatiguée pour me faire oublier par les personnes que d'habitude je peux supporter avec plaisir au quotidien. J'ai oublié que j'avais aussi peur des gens.
Il est samedi et à 23 heures j'étais chez moi. J'ai mis mon pyjama et j'ai infiniment aimé me retrouver seule dans un silence au lieu d'être en joyeux after avec mes amis. Doux plaisir asocial.
Cela faisait une éternité que je n'avais pas fait une crise d'agoraphobie.
Moi aussi j'ai trouvé que la lumière était particulièrement belle s'étalant sur tes joues. Je sentais ton regard fixé quelque part sur mon visage. D'habitude je n'aime pas être scrutée ainsi, mais j'ai laissé ces instant durer un peu car c'était infiniment plaisant, comme tu dis. C'est doux, tu étais doux, étonnamment. J'aimerais vivre ce genre de moments quelques fois par seconde. Parce que c'est vibrant, et beau.
Je suis bien rentrée. J'ai raté le dernier métro mais j'ai rencontré deux italiens qui m'ont accompagnée jusqu'à la maison. Ton riz aux légumes est très satisfaisant. Sinon j'adore ma vie. Je suis rentrée les larmes aux yeux à peu de choses près. Comme si souvent. Des larmes de joie.
Tous les soirs, quand je rentre j'ai un peu peur. Lorsque j'ai remonté les deux étages de mes marches d'escalier, que je tourne la clé dans la serrure de ma porte je frissonne un peu. Je dis systématiquement : salut. Y'a personne. Je suis sereine, rassurée ; frustrée. J'ai peur de ce moment où : quand j'aurai enfilé mon pyjama, ma brosse à dents dans mes gencives, la pinte d'eau glacée dans mon gosier, que ce soit fini. Que les milliers de secondes de cette belle journée soient balancées dans le néant interstellaire, et que ce soient les meilleures, les dernières. Tous les soirs. Et tous les soirs c'est pareil : c'est pas le cas. Parce que je dis : je t'aime ; merci ; je ris de bon coeur, et mon coeur est énorme et je suis engrossée de bonheur.
Tous les soirs .
On peut choisir que les choses arrivent tous les soirs. Moi, j'ai choisi tous les instants de mon existence d'être abrutie de cette folle senation de pleinitude. Je plane : viens, venez, je vous accueille, atteignez moi.