07 février 2016

Constante.

   Il y a des choses qui ne changent pas. Par exemple ton sourire. Ton timbre de voix. Les volutes de tes cheveux. Je n'aime pas mettre des points tous les cinq mots mais je butte quand je te parle car tu fais vibrer des endroits de mon corps : ce qui est situé sous le sternum, et ces muscles qui soutiennent les mandibules. Tu me donnes envie de chocolat chaud, de mollesse, d'odeurs estivales, de coups de soleil, d'ouragans de graffitis. Tu me donnes envie de bonheur. Mieux : tu me le communiques, tu me le tends, tu me le pose sur la table en me montrant qu'il est là, qu'il est tout chaud et coloré et que pour le prendre il suffit de tendre ses doigts et de l'attraper.

25 décembre 2015

La conception moderne des musées

   "Les musées sont ouverts au public pour qu'il y cultive sa sensibilité, pour qu'il y exalte son imagination. On ne va pas pour se renseigner dans les concerts : on essaie d'y être heureux. [...] il faut que les musées soient considérés comme des espèces de concerts, il faut qu'on y apprenne à sentir avec profondeur, à imaginer avec richesse et diversité. [...] Le public doit sortir des musées avec une notion accrue de la vie. [...]
   L'essentiel c'est qu'un musée soit vivant [...] : on vient ici, non pour juger, mais pour apprendre, et, plus encore que pour apprendre, pour être heureux et pour aimer."

Henri Focillon (directeur des musées de Lyon) La conception modernes des musées, 9ème Congrès International d'histoire de l'art, Paris, 1921.

17 décembre 2015

Création

Tu as une lune sous ton nombril,
Qui brillera matin et soir
Nous dormirons sous ses rayons
À trois,
On se couchera
Plus tot
Et toi, tu seras
Belle
Et fatiguée
Et le printemps arrivera à la fin de l'été
Peut être n'aura-t-il qu'une seule syllabe ?
Toi tu n'auras qu'un seul bonheur
Grand comme le monde
Long comme la vie
Fou comme l'amour.

Félicitation.

15 décembre 2015

Odoratte.

   Aucune odeur ne me rapelle tant l'école élementaire que celle du diclofénac. Je me souviens des grands tapis de gymnastique en poil épais de couleur beige qui brulaient les pieds au moindre frottement un peu brusque, la ligne bleue qui en délimitait la bordure et dont le franchissement était le symbole le plus imposant de l'échec. J'entends encore le bruit des élastiaues des demi pointes qui claquent sur les talons, les détestés et pourtant si regrettés aujourdui cours de danse classique derrière le lourd rideau qu'on repoussait honteusemrnt lorsqu'on était en retard. Je me rapelle des gradins, sur lesquels on ne songeait même pas à s'asseoir mais qu'on utilisait pour faire le grand écart sur fond de brouaha des voix criarde de Severine, cassé de Dany, douce d'Erika. Cette salle est remplie pour moi d'un souvenir liquide dans lequel mon corps s'est mouvé pendant cinq années, manipulant maladroitement mais avec ardeur des objets qui une fois dans nos mains nous ornaient de grâce et de limpidité. J'étais consciente de mon corps qui m'échappait parfois en sortant de ses propres limites, en allant se courber impossiblement ou s'animer frénétiquement sur une musiqie ou des encouragements insistants. Je me souviens avoir passé ces années-là sur la poite des pieds, pour me grandir, me surélever, m'emporter. Cela fait un an et demi que je repense régulièrement à ces journées là, depuis que mon gros orteil ne peut se plier convenablement et que j'ai perdu tout équilibre et toute possibilité d'élancer mon corps librement dans des mouvements de force et de liberté. Et l'odeur du diclofénac n'y remédiera sans doute pas vraiment.

05 octobre 2015

l'arbre.

   Aujourd'hui, j'ai vu le malheur.
   Il a les traits saillants, une teinte grisâtre et des cheveux secs en bataille. Il a les yeux profondément sombres et vidés, dans le vague, dans les souvenirs. Ses mains crispés serrent avec une frénésie ardue les pans de sa veste comme pour retenir Bon Papa, parti il y a si peu de temps que c'en est irréel. Il fait d'affreuses grimaces de désespoir qui alternent avec des moments d'apaisement égarée.
   Aujourd'hui j'ai vu le malheur. Je l'ai serré dans mes bras, très fort.
   Je voulais le chasser.
   J'espère ne plus jamais le revoir.

06 septembre 2015

Septembre

Les soirées de la fin de l'été à Montpellier sont les meilleurs... ce sont les pires. Vingt visages t'attendent au bar où tu mets les pieds depuis que t'as quinze ans, quatre ou cinq bières dont une offerte transforment ta fatigue en un état euphorique où tu commences à voir double - que le commun des mortels appellent "bourré" et que toi tu ressens "merveille" -, un coup de plus te redonne foi en tes jambes et ta cervelle au point de te rappeler du code de la porte de chez Maïs qui t'a dit de passer sans problèmes.
T'arrives en te sentant fort, avec tes trois beaux mousquetaires, tu composes le code d'un doigté assuré, tu appuies sur le bouton d'ascenseur d'un air de défi, tu le nargues pendant qu'il monte péniblement les 2 étages, tu traces dans le couloir blanc en titubant et tu appuies sur la poignée de la porte de l'appartement tant convoité avec le sentiment de victoire.
Et là. Deux voix, cinq voix, dix voix, douze voix... ils sont au moins quinze. Ça chante. Non : ça parle espagnol. Tu t'assois. Tu écoutes. Tu jubiles. Tu réponds...
"El incendedor !"
"No nació en Francia, soy ukrainana..."
"Sí pero..."
Tu regardes ta montre. Tu bois le vin que tu as réussi par miracle à déboucher toute seule. Tu bois. Tu écoutes. Tu parles. Tu bois. Tu parles. "El incendedor por favor". Tu écoutes. Tu bois. Vite vite vite, tout le monde parle, boit, fume, el incendedor, tu bois, tu écoutes, tu parles tu écoutes, tu écouparles, tu boutes. Tu regardes ta montre. Tu bois. Tu sais qu'elle avance, mais tu regardes encore ta montre. 2h10. Tu bois. Tu ris. Tu bois. Tu pleures intérieurement. Tu bois, tu écoutes. Tu prends ton sac. En fourbe, en scred, le coeur compressé. Tu écoutes-tu ris-tu regardes ta montre. Au revoir, bisous, je dois y aller - turisturegardestamontre - on se revoit lundi (comprenez : "j'ai l'impression de passer à coté de ma vie") !
Dernière clope à l'arrêt de tram. Par frustration, on s'en embaume les poumons bien salement, à grosses inspirations. Les oreilles bourdonnent : plus d'espagnol, plus de vin, on n'est plus vingt ; dans ce tram on est quarante inconnus et j'écris des textos d'amour au gens laissés au deuxième étage sur la place de la Comédie.
Je suis déjà dans mon lit, c'est raisonnable. C'est détestable. Je suis un grain de sable, sur une plage barcelonnaise, c'est la baise.

12 août 2015

Les Misérables

   Gavroche fixa un œil satisfait sur la couverture.
   - C'est encore du Jardin des Plantes, dit-il. J'ai pris cela aux singes.
   Et, montrant à l’aîné la natte sur laquelle il était couché, natte fort épaisse et admirablement travaillée, il ajouta:
   - Ça, c'était à la girafe.
   Après une paise, il poursuivit :
   - Les bêtes avaient tout ça. Je le leur ai pris. Ça ne les a pas fâchées. Je leur ai dit : C'est pour l'éléphant.