15 décembre 2015

Odoratte.

   Aucune odeur ne me rapelle tant l'école élementaire que celle du diclofénac. Je me souviens des grands tapis de gymnastique en poil épais de couleur beige qui brulaient les pieds au moindre frottement un peu brusque, la ligne bleue qui en délimitait la bordure et dont le franchissement était le symbole le plus imposant de l'échec. J'entends encore le bruit des élastiaues des demi pointes qui claquent sur les talons, les détestés et pourtant si regrettés aujourdui cours de danse classique derrière le lourd rideau qu'on repoussait honteusemrnt lorsqu'on était en retard. Je me rapelle des gradins, sur lesquels on ne songeait même pas à s'asseoir mais qu'on utilisait pour faire le grand écart sur fond de brouaha des voix criarde de Severine, cassé de Dany, douce d'Erika. Cette salle est remplie pour moi d'un souvenir liquide dans lequel mon corps s'est mouvé pendant cinq années, manipulant maladroitement mais avec ardeur des objets qui une fois dans nos mains nous ornaient de grâce et de limpidité. J'étais consciente de mon corps qui m'échappait parfois en sortant de ses propres limites, en allant se courber impossiblement ou s'animer frénétiquement sur une musiqie ou des encouragements insistants. Je me souviens avoir passé ces années-là sur la poite des pieds, pour me grandir, me surélever, m'emporter. Cela fait un an et demi que je repense régulièrement à ces journées là, depuis que mon gros orteil ne peut se plier convenablement et que j'ai perdu tout équilibre et toute possibilité d'élancer mon corps librement dans des mouvements de force et de liberté. Et l'odeur du diclofénac n'y remédiera sans doute pas vraiment.

05 octobre 2015

l'arbre.

   Aujourd'hui, j'ai vu le malheur.
   Il a les traits saillants, une teinte grisâtre et des cheveux secs en bataille. Il a les yeux profondément sombres et vidés, dans le vague, dans les souvenirs. Ses mains crispés serrent avec une frénésie ardue les pans de sa veste comme pour retenir Bon Papa, parti il y a si peu de temps que c'en est irréel. Il fait d'affreuses grimaces de désespoir qui alternent avec des moments d'apaisement égarée.
   Aujourd'hui j'ai vu le malheur. Je l'ai serré dans mes bras, très fort.
   Je voulais le chasser.
   J'espère ne plus jamais le revoir.

06 septembre 2015

Septembre

Les soirées de la fin de l'été à Montpellier sont les meilleurs... ce sont les pires. Vingt visages t'attendent au bar où tu mets les pieds depuis que t'as quinze ans, quatre ou cinq bières dont une offerte transforment ta fatigue en un état euphorique où tu commences à voir double - que le commun des mortels appellent "bourré" et que toi tu ressens "merveille" -, un coup de plus te redonne foi en tes jambes et ta cervelle au point de te rappeler du code de la porte de chez Maïs qui t'a dit de passer sans problèmes.
T'arrives en te sentant fort, avec tes trois beaux mousquetaires, tu composes le code d'un doigté assuré, tu appuies sur le bouton d'ascenseur d'un air de défi, tu le nargues pendant qu'il monte péniblement les 2 étages, tu traces dans le couloir blanc en titubant et tu appuies sur la poignée de la porte de l'appartement tant convoité avec le sentiment de victoire.
Et là. Deux voix, cinq voix, dix voix, douze voix... ils sont au moins quinze. Ça chante. Non : ça parle espagnol. Tu t'assois. Tu écoutes. Tu jubiles. Tu réponds...
"El incendedor !"
"No nació en Francia, soy ukrainana..."
"Sí pero..."
Tu regardes ta montre. Tu bois le vin que tu as réussi par miracle à déboucher toute seule. Tu bois. Tu écoutes. Tu parles. Tu bois. Tu parles. "El incendedor por favor". Tu écoutes. Tu bois. Vite vite vite, tout le monde parle, boit, fume, el incendedor, tu bois, tu écoutes, tu parles tu écoutes, tu écouparles, tu boutes. Tu regardes ta montre. Tu bois. Tu sais qu'elle avance, mais tu regardes encore ta montre. 2h10. Tu bois. Tu ris. Tu bois. Tu pleures intérieurement. Tu bois, tu écoutes. Tu prends ton sac. En fourbe, en scred, le coeur compressé. Tu écoutes-tu ris-tu regardes ta montre. Au revoir, bisous, je dois y aller - turisturegardestamontre - on se revoit lundi (comprenez : "j'ai l'impression de passer à coté de ma vie") !
Dernière clope à l'arrêt de tram. Par frustration, on s'en embaume les poumons bien salement, à grosses inspirations. Les oreilles bourdonnent : plus d'espagnol, plus de vin, on n'est plus vingt ; dans ce tram on est quarante inconnus et j'écris des textos d'amour au gens laissés au deuxième étage sur la place de la Comédie.
Je suis déjà dans mon lit, c'est raisonnable. C'est détestable. Je suis un grain de sable, sur une plage barcelonnaise, c'est la baise.

12 août 2015

Les Misérables

   Gavroche fixa un œil satisfait sur la couverture.
   - C'est encore du Jardin des Plantes, dit-il. J'ai pris cela aux singes.
   Et, montrant à l’aîné la natte sur laquelle il était couché, natte fort épaisse et admirablement travaillée, il ajouta:
   - Ça, c'était à la girafe.
   Après une paise, il poursuivit :
   - Les bêtes avaient tout ça. Je le leur ai pris. Ça ne les a pas fâchées. Je leur ai dit : C'est pour l'éléphant.

30 juin 2015

Recalée

Je caracole dans mes draps
Or je n'suis pas un étalon
Mais une mine de vertiges recouverte
D'un torrent de nausées
Ma déception descend jusque dans mes talons
Je suis chaussée de remords
J'ai mis mes espérances à l'envers
Et pris les escaliers dans la gueule
Pourquoi ne pas manger la terre entière ?
Ne rebouchera-t-elle pas cette grosse crevasse
Dans mon ego ?

Les prismes eux mêmes sont plus voluptueux
Que mes pensérs herissées
Que mes doigts saboteurs
Que ma bouche sinueuse.

J'entends mille voix :
J'ai raté, t'as raté, c'est raté.
Je me sens comme une ratée
Mais cela n'empêche pas quelques grillons de chanter dans le treizième
Alors il faudra bien que moi aussi je me frotte les mains
Et que je me dise : encore.

18 juin 2015

Dis : "plôme"

Ce fut trop. J'ai pleuré : beaucoup et fort. Quatre ans que je malmène mon cerveau pour l'avoir. Voilà c'est fait. Et pourtant, je n'ai pas fini mon année, j'ai encore des obligations, des angoisses, surement des deceptions à la clé. J'ai probablement aussi pleuré pour ça, parce que ces belles notes, ce mot "Admis" n'est pas le point final de cette année. Et je n'ai qu'une hate, c'est enfoncer mes pieds dans le sable, et m'endormir au bruit des vagues.

24 mai 2015

Pente abrupte.

   L'année 2015 nous badigeonne de sa visqueuse et âpre répugnance : de jour en jour, de semaine en semaine les
affreux moments, les détestables nouvelles et autres fâcheuses calomnies parsèment les mois du calendrier. C'est
interminable, c'est éprouvant. Je n'ai jamais autant de fois dans ma vie entendu le mot hôpital que depuis
janvier, je n'ai jamais assisté à autant d’évènements macabres. Je dis "je", mais tout mon entourage
transpire de cette sensation. Nos destinées nous lacèrent de l'intérieur, s'attaquent à nos familles,
nos amis, nos biens, nos projets. Je suis dépitée, abasourdie. Un soir sur deux je m'endors en
priant de me réveiller en 2016, je n'ai même plus envie de vacances, plus envie de diplôme,
plus envie de repos, d'anniversaire ou de fêtes de fin d'année. J'ai envie d'un peu de
sérénité, juste un peu. Et je voudrais la partager avec tant de monde qui en a
autant besoin que moi qu'il en faudrait des quantités gigantesques, il
faudrait déverser sur la terre des tonnes et des tonnes de sérénité,
de calme, de plénitude. On en manque tant cette année qu'on
s'asphyxie, on s'empoisonne, on s'entretue. Il y a des
archéologues qui cherchent à savoir les raisons
du déclin des plus grandes civilisations
anciennes, de l'Assyrie, de l'Egypte ;
j'ai peur que le notre soit dû à
l'année 2015.