01 janvier 2012

12.

Nous avions deux stations à faire, mais l'affichage du temps d'arrivée du métro était bloqué à deux minutes depuis au moins cinq minutes. Quand le métro est arrivé il était 23h48. Il y avait des bretons qui gueulaient dans le wagon, Jude était de mauvaise humeur, et j'avais par dessus-tout peur de passer le nouvel an au sous-sol parisien. Nous sommes sortis du métro cinq minutes avant la nouvelle année. Pilou et Guillaume sont venus nous chercher et nous sommes partis en courant retrouver l'immeuble haussmannien où on devait retrouver le reste de la bande.
   On a toqué à la porte à 23h59 et des inconnus nous ont ouvert alors que tout le monde a crié bonne année, que des bouchons de champagne ont volé, et que la musique montait et montait. Il y avait une centaine de personnes, des porcelaines antiques sur les murs, des lustres grandioses, des meubles en bois massif et des fauteuils style Louis XIV. Il y avait des gazelles trop maquillées et trop court vêtues, des mecs en costard-cravate aux belles bouclettes faites chez un coiffeur. Personne ne connaissait le propriétaire. Je suis allées chercher de quoi me mouiller le gosier dans la cuisine et la bouteille de 5 litres de Grey Goose vide m'a fait mal au coeur, du coup, je me suis soulagée avec du whisky. Le propriétaire m'a prié de ne pas cendrer sur son parquet,
   Après quelques euros dépensés, nous sommes sortis dehors il faisait froid mais chaud, j'ai encore saoulé Guillaume avec des discussions à la con.
   Tout s'est fini vite à cause de clés manquantes, du coup nous sommes rentrés avant l'aube.
   Bonne soirée, en somme.

21 décembre 2011

Vite, à l'improviste.

   Justine avait douze ans la dernière fois qu'elle a acheté un cadeau au marché de Noël. C'était le premier et le dernier cadeau qu'elle avait acheté de toute sa vie. C'était avec son premier argent de poche, un cadeau à sa maman, qu'elle aimait encore d'un amour d'enfant. ALors sa mère, le jour de Noël, pour l'a remercier, lui avait offert dix cadeaux d'un coup.
   Pourrie-gâtée, elle l'a été durant toute son enfances. Trop de cadeaux, trop d'attentions, trop de surprises elle a eu à Noël, aux anniversaires mais aussi et surtout pour rien, un samedi matin pour lui souhaiter un bon week-end, un mercredi après midi en sortant de l'école, un jeudi soir car demain elle avait une dure journée. Ses parents l'ont noyée de cadeaux, de peluches, de jolis habits, de produits high-tech, de places de concert, d'objets déco qui prennent la poussière dans un coin de chambre depuis la minute où ils ont été déballés. Et puis ce fut le tour des anniversaires entre amis où tout le monde se cotisait pour un grand présent mais où chacun apportrait tout de même un petit cadeau personnel. Et au lieu de savourer toutes ces attentions elle a au contraire refusé de fêter son anniversaire, en prétextant une grippe, ou un dîner en famille.
   Alors, à vingt ans et demi, lorsqu'elle a quitté le foyer familial en rentrant en école supérieure - même ses deux années de redoublement au lycée n'ont pas stoppé le flux incessant de cadeaux - elle a loué un appartement vide, s'est achetée un lit, un bureau, trois chaises, le strict minimum nécessaire pour la salle de bains et la cuisine, le tout d'un blanc immaculé, et n'a dit à personne de ses nouveaux amis la date de son anniversaire. Ses parents lui envoyaient des cadeaux par la poste qu'elle ne passait jamais récupérer au guichet. Ses nouveaux amis ne lui ont jamais demandé quand est-ce qu'elle souffle ses bougies, et de toute façon elle ne l'aurait jamais dit. C'était simple. Il suffisait de dire merci beaucoup à papa-maman pour ce superbe cadeau qu'elle n'a jamais eu entre les mains, de rassurer la mère qui demandait pleine d'inquiétude et de fierté si cette lampe de chevet se mariait bien avec la couleur de la chambre ou si ces sets de table et ces assiettes étaient assez jolies, et de ne pas mettre sa date d'anniversaire dans ses infos facebook et le tour était joué. Plus jamais on lui glisserait sous le nez de grosses boites emballées dans un papier multicolore et brillant ficelé de mètres de rubans bouclés.
   Elle a toujours refusé d'alimenter en cadeaux ses proches, elle préférait ne rien offrir plutôt que de voir la déception dans le regard de l'heureux qui fait a crémaillère, ou entendre un faux "oh, j'adore" de la part d'un père qui n'a rien à faire de cette paire de chaussettes. Alors elle venait les mains vides, ce qui passait pour la plupart du temps inaperçu lors des grands dîners de famille ou des fêtes entre potes.

   Nous étions le vingt-quatre décembre, seize heures, et le frigo était vide, à peu près autant que le porte-monnaie, fin de mois oblige. Et comme sur tous les marchés de Noël, celui à côté de l'appartement de Justine vendait des crêpes et des gaufres au chocolat, de quoi rassasier un estomac vide avant une longue journée, parsemée de cadeaux inutiles que la famille s'offrirait avec cet éternel faut air content.
   La file d'attente était sans fin, des familles entières attendaient leur tour pour acheter et manger ensemble de fades crêpes au nutella à deux euros. Alors pour passer le temps, Justine regardait autour d'elle : il y avait des dizaines de maisonnettes en bois illuminées avec à l'intérieur des vendeurs aux sourires crispés vantant leurs produits aux touristes naïfs et en faisant de fausses promotions "rien que pour vous". Sauf un stand, moins illuminé que les autres, où se vendaient des bougeoirs en plastique couleur pastel, de forme quelconque, sans originalité. Comme de toute manière elle était la dernière de la file d'attente, elle s'approcha du stand pour passer le temps. Ces bougeoirs étaient vraiment fades. Même pas laids. C'était le genre de truc qu'on pourrait mettre en plein milieu d'une table et que personne ne remarquerait. Il y en avait des petits, des grands, de sverts, des jaunes, des violets, des noirs. Il y avait une petite pancarte écrite maladroitement : "PROMO ! 3 pour le prix de 2 !!!". Des gens s'étaient ajoutés à la file d'attente des crêpes, ce qui mit Justine en rogne. Elle alla au distributeur le plus proche et retira 160 euros.
   N'ayant plus faim du tout, elle s'approcha du gars blasé qui vendait les bougeoirs. Il avait la quarantaine, avait une barbe mal rasée, une queue de cheval ridicule, un vieux pull gris, quelques rides, de grosses cernes et sentait la friture.
   - Vous en avez pour combien, de bougeoirs, sur votre stand ?
   - Pardon ?
   - J'ai cent soixante-euros, je peux vous acheter combien de produits pour cette somme là ?
   - Je peux vous les vendre tous à ce prix-là, dit-il en riant amèrement.
   - Je prends.
   - Vous rigolez ?
   - Non, non. Ils sont trop moches de toute manière, personne ne va vous les prendre. Moi, j'ai un repas de famille chiant ce soir, comme à chaque Noël et rien ne me ferait plus plaisir que de leur offrir à chacun une poignée de bougeoirs dont ils ne se serviront pas.
   - Si cela peut vous rendre service... C'est mon chef qui sera content. Vous voulez un papier cadeau ?
   - Non, vous faites pas chier.
   - Bien.
   Il mit quelques minutes à réunit tous les bougeoirs das de petits sacs en plastique avec des bonshommes de neige dessinés dessus. Il lui tendit les cabas, il devait y en avoir une quinzaine. Elle lui fila les huit billets de vingt, prit les sacs et rentra chez elle.
   En ouvrant la porte de son appartement les larmes lui coulaient sur les joues. Elle pleurait déjà de sa bêtise, elle pensait au découvert sur son compte et aux parents qui, même s'ils recevaient ça, la remercieraient chaleureusement pour son attention, et lui offriraient des cadeaux supplémentaires dans deux jours. Elle eut soudain l'envie que ses parents meurent ; elle pleura encore plus fort à cette idée. Elle jeta les sacs parterre, quelques bougeoirs se brisèrent sur la carrelage, son chat sauta derrière le canapé. Ce tas de plastique coloré faisait peur dans l'appartement couleur neige. Justine avait peur. Peur d'être artificiellement aimée par ses parents depuis sa naissance, peur de ce monde de conventions et de faussetés, peur de son avenir si incertain, peur de ses résultats d'examens qui arriveraient début janvier, peur de la grève de trains qui risquait de la laisser cloîtrée seule dans son appartement le soir du réveillon, peur de la solitude, de la vie.
   Son chat sortir du canapé, en miaulant. Alors, elle rit. Elle rit de l'humain qui en voulant faire quelque chose d'insensé se retrouve toujours ramené à la position de départ. Elle était en plein milieu de son salon, les joues barbouillées de khôl, avec un gros découvert sur son compte et un sol recouvert de bouts de plastique coloré parce qu'elle a voulu faire la maline. Elle ramassa les bougeoirs. En garda cinq qui étaient blancs, mit le reste dans un grand sac qu'elle alla déposer dehors, au cas où des insensés seraient charmés par ces trucs.

   Le soir, lors de l'ouverture des cadeaux à minuit - ils n'avaient jamais attendu le lendemain, si pressés d'ouvrir les cadeaux que le Père Noël avait bien intelligemment apportés à l'avance... - sa mère et son père s'approchèrent de Justine l'air désolés.
   - Chérie, écoute..., commença le père.
   - Laisse Albert, je vais lui dire, continua la maman. Chérie, nous sommes vraiment désolés, mais...
   - Tu comprends ce n'est pas de notre faute, dit Albert avec une voix comme au cinéma.
   - Oui, poursuivit la mère, tu comprends, nous avons commandé les cadeaux sur internet avec ton père et...
   - Ces ingrats ne respectent pas leurs engagement ! Ils avaient assuré une livraison garantie avant Noël et regarde moi ces...
   - Stop, Albert ! On va lui expliquer calmement, elle comprendra.
   Justine avait déjà le sourire aux lèvres.
   - Et donc, du coup, en fin de compte, nous n'avons pas reçu les cadeaux à temps, mais je te promets chérie, qu'avec ton père, pour te dédomager, nous t'en ofrrirons d'autres, et...
   - Maman ! Cria Justine, riant et pleurant en même temps. Arrête. Arrêtez s'il vous plait. Je hais. Je hais vos cadeaux, toutes ces choses inutiles que vous m'offrez, que j'ai toujours eu depuis que je suis gosse. J'en ai marre, j'en veux pas, ça sert à rien, je ne m'en suis jamais réjouie, jamais servie, et jamais je...

   Un bruit sourd la réveilla en sursaut. Elle était étalée sur le canapé du salon, le chat courut se cacher derrière, il avait renversé les bougeoirs blancs qu'elle avait gardés. Deux s'étaient brisés. L'horloge indiquait 20h18, et son portable était en train de sonner. C'était sa mère. Justine attendit la fin de l'appel et vit qu'elle en avait 9 en absence et 4 message. Tous de ses parents. Elle avait raté son train, et tout ce qui s'en suivait. Alors elle alla dans la cuisine, sortit trois bougies, les mit dans les bougeoirs restants, les alluma, prit son téléphone qui sonnait une deuxième fois, attendit la finde l'appel, composa le 01 44 15 99 15, se commanda une trois fromages, alluma la télé, et, en fumant des cigarettes à la lumière des bougies attendit sagement sa pizza, qui n'arriva qu'après minuit.

22 novembre 2011

Vie et passion du Christ.




Retable : scènes de la vie et de la passion du Christ,
Vers 1370-1380, Ivoire, H. 20,8 cm ; l. 21 cm ; P. 1,2 cm Petit Palais (Paris, France)

Carnets 1978

Vingt et un février

   Je crois que, parfois, un génie de la littérature est une sorte de fou qui a assez d'intelligence et de ruse pour dissimuler et utiliser sa folie. Ce que je crois aussi, c'est que, dans le génie, il y a un mariage miraculeux des contraires. Le génie, c'est avoir le coeur plein d'amour et l'oeil méchant. Le génie, c'est, entre autres, être à la fois une douce femme qui a peur, un enfant plein de foi, qui admire trop et que la société n'a pas détruit, mais aussi un lucide vieillard sans espoir et mécréant, un étalon sensuel, et surtout, surtout, un fou de la sensibilité, qui sent trop, qui sent follement, qui est constamment prêt à la douleur absolue pour tout, à la joie absolue pour tout, qui souffre presque autant de ne pas retrouver ses clefs que d'avoir perdu sa femme, qui éprouve autant de joie paradisiaque à retrouver son stylo qu'à voir revenir à lui sa bien-aimée qui l'avait abandonné. Oui, bien sûr, j'exagère, mais c’est pour dire une vérité incroyable.

   [...]

[...]


Sept mars

   Aujourd'hui, amusons-nous courageusement pour ne pas sombrer dans la mort d'un ami, amusons-nous à écrire une description de l'enterrement de mon coeur, enterrement un peu semblable à un du temps de Solal, mais moins gai, car j'ai vieilli.

   A l'enterrement de ce coeur qui tant battit autrefois, il y a tous les petits, les colibris, toute la gent ailée, il y a tout plein d'alouettes qui disent joliment oui. Oui, oui , disent-elles, il était gentil Albert il s'appelait, oui, oui. A cet enterrement de mon coeur il y a des clowns nains qui dégringolent tout le temps, des pitres à la houppe, des riquets mutins, des pékinois camus avec des cols en dentelle et des chapeaux de cow-boy, ils sont fiers de leurs poignards de bois et ils boivent des sirops d'orgeat glacé.

   A cet enterrement de mon coeur, il y a aussi des chatons bien habillés, pour faire deuil, ils sotent à la corde. Et puis, il y a des mendiants révoltés, des épileptiques, un tas de bossus couronnés, une vieille grue lasse de vivre, un chameau vaniteux qui a mis un bonnet russe et des lunettes pour se faire respecter et être nommé président de l'enterrement de mon coeur, mais personne de fait attention à lui, et il rage. Les serpents se sont abstenus. A cet enterrement de mon coeur, les importants ne sont pas venus non plus,parce qu'ils n'y a pas d'autres importants à qui serrer la main avec affection, ça peut toujours servir.

   Et voici, la petite tombe de mon coeur en douleur, la petite tombe tremble, se soulève, palpite, c’est mon coeur qui bat sous terre. Et soudain la tombe naine se soulève, et du coeur enfoui s'élance un jet de flammes qui file jusqu'aux étoiles, et je crois que la barbe de Dieu a été un peu brûlée. tels sont les jeux et ris d'un fils et ami transpirant de ses deuils et tristement s'amusant pour continuer à vivre.

[...]


Vingt-huit mars

   Nous avons de grandes joies et de cocasses importantes douleurs, nous sommes si heureux d'avoir réussi,nous prenons tout au sérieux comme si nous n'étions pas des éphémères, comme si nous devions en être toujours. Papillons ce soir agonisant, éclairs sitôt disparus, nous agissons et sentons comme des immortels. Absurdes aveugles que nous sommes, nous tous, pauvres petits humains.

   Toi qui me lis, tu te feras tant de soucis bientôt, tu te mettras en colère ou en douleur, Dieu sait pourquoi, peut-être pour un vêtement raté par ton tailleur, ou par un avancement non obtenu, ou parce que tu n'es pas ministre, ou parce que tes titres ont baissé, ou parce que tu n'as pas été invité au bridge de cet autre futur squelette de duchesse. Tu oublies sans cesse, nous oublions sans cesse, nous ne savons jamais, nous,c es fous de la terre, que notre place de terre nous attend quelque part, que le bois de notre cercueil existe déjà dans une scierie ou dans une forêt et que ce bois de notre cercueil attend tranquillement son heure qui viendra. Nous qui faisons tant de chichis pour un condamné qu'on va guillotiner, nous oublions que nous sommes aussi des condamnés à mort, toi, moi, nous.

[...]


Cinq avril

   Dans la rue, tout à l'heure, cette vieille sémillante et barbue, avec un insigne religieux sur son revers, qui chantait sur sa bécane. Une de celles qui immanquablement viennent s'asseoir auprès de moi dans l'autobus. Dès qu'il en vient une bielle laide, bien vieille, ça ne manque pas, c'est sur moi qu'elle jette son dévolu et elle vient installer son vénérable derrière auprès de moi, comme ça, sans gène, vilaine vieille, sûre de son droit de s'asseoir à côté de moi, et son derrière me frôle un peu, et c’est affreux.

   Oui, les vieilles vivantes me repèrent, il y a un complot de vieilles vivantes pour venir s'asseoir auprès de moi  à qui le voisinage d'une vieille laide fait mal à mes dents. J'ai la nausée et je change de place. Mais alors il y a une autre plus vieille encore, eczémateuse et bossue, qui vient poser le bas de son dos près de moi, sûre de son droit de me frôler. Je suis le traqué de ces vieilles ingambes qui me recherchent dans les autobus, se signalent peut-être l'une à l'autre que je suis là.

   [...]


Huit avril

Lorsque je me couche sur ma droite et que je ferme les yeux pour m'endormir, j'ai peur de ma mort et je suis scandalisé. Je n'accepte pas de perdre mes yeux qui étaient une partie de mon âme. Mon âme n'est pas un implacable ectoplasme à gogos. Mon âme, c'est moi. Cela n'est pas de la philosophie, cette filandreuse toile d'araignée toute de tromperies, mais une grenue et indestructible petite vérité tout à faire vraie. Oui, tout ce que vous voudrez, dites tout ce que vous voudrez, dites toutes les survolances qu'il vous plaira, mais ma petite vérité est bon teint. Mon âme, c’est mon corps et non un magique souffle. Or, je n'accepte pas de ne plus bouger, moi dont la main droite en cette minute studieusement bouge. Je n'accepte pas que moi qui suis ne sois plus, et bientôt plus. Quelle aventure que ce mobile que je suis soit immobile et pour toute l'éternité.

   O Dieu, j'ai vu Ton oeuvre et je n'ai pas craint de Te lancer un irrespectueux regard. Et si Tu attends que je Te félicite ou Te remercie, Tu peux toujours attendre. Tu nous fais trop souffrir. Ainsi je blasphème, et pourtant quel absurde courroux en moi dissimulé lorsqu'un crétin vient me prétendre que je ne crois pas en ce Dieu que j'adore et qui sans cesse déçoit mon coeur tout empli de Lui. Tu ne mérites pas ta chance, Dieu, d'être Dieu. Et je ne peux te donner qu'un zéro de conduite.

[...]


Dix-huit août

   [...]

   O le respect de gloires militaires, gloires qui sont tueries. O les louanges aux chefs militaires, destructeurs et tueurs en chef, et lorsque l'un d'eux meurt, on dit gravement de lui, lors de l'oraison funèbre, qu'il fut un grand soldat, extrême louange. Et l'assistance recueillie savoure et approuve. O les foules énamourées, bassement applaudissant le passage émouvant du champion cycliste, héros vénéré de pouvoir remuer vite ses pattes, plus vite et avec plus de force encore qu'un chimpanzé de cirque.

   [...]

Albert Cohen - Carnets 1978

18 novembre 2011

Le temps ne s'arrête que sur l'horloge du salon.


   Parfois on retrouve des choses qui sentent mauvais en utilisant son temps à tord et à travers. Et puis, on se dit qu'on aurait bien fait de bosser. Ça change des semaines lycéennes, remplies de semblants de dissertations réellement passées sur Facebook. Maintenant, c'est nous qui courrons après le temps, qui prions dieu - n'importe lequel - pour réussir une année mal commencée. La pluie n'est pas encore là : l'été manque car on a envie de glaces ; l'argent manque pour aller en acheter. La neige toquera bientôt à la porte, heureusement qu'on a plein de pulls bariolés de polis de chat dans l'armoire. Le chat aussi, d'ailleurs, dort dans l'armoire. Moi, j'ai pas le temps de dormir ; je dois faire plein de choses : rien. Et puis, plein d'autres : tout. En entrée, ce soir : maïs en boites, et quelques centaines de Mo de musique à écouter. Il faut bien le faire à un moment ou à un autre. Comme tout le reste d'ailleurs. 
   Des millions de minutes. je rêve de millions de minutes.

16 novembre 2011

Les plus belles années...

   Elle était grande pour une septuagenaire, plus d'un mètre soixante dix. Son jeans pattes d'éléphant bleu de travail et délavé sur les genoux retombait tellement bas qu'on ne voyait pas si ses bottes en cuir marron avaient des talons. Elle portait un large manteau kaki s’arrêtant au genou. Sur l'épaule gauche, une sacoche en cuir assorti à ses bottes, et au rabat tressé de lamelles d'un cuir plus clair ; sur l'épaule droite, une besace du rouge le plus flamboyant qu'on puisse imaginer par un temps typiquement parisien - gris et froid - ornée de perles et de pompons qui lui donnaient un air d'indienne. Une écharpe en vieille laine grisâtre et pleine de peluches entourait son cou. Elle portait des bagues sous ses gants fins, et cette coquetterie contrastait avec son visage desséché et maussade entouré de cheveux rêches et jaunâtres.
   Lui, ressemblait à une grosse aubergine. Il était vêtu d'une veste grise et d'un jeans bleu. Sa toute petite tête dégarnie sur le dessus reposait sur un grand corps aux épaules enfantines, au tronc opulent et au fessier large, le tout sur des jambes plutôt fines. Comme une aubergine sur pattes. On ne le voyait pratiquement que de dos mais quand il tournait la tête on apercevait un nez en patate, des joues rouges, et un regard extrêmement sage et savant. Il n'avait d'yeux que pour elle.

   Et ces deux là, dans le métro, s'embrassaient, se pinçaient et riaient comme des enfants.

04 novembre 2011

Le Sommeil

   Affreuse, cette sensation de s'être déjà levé, avoir fait tout ce qu'il y avait à faire pour pouvoir se recoucher au plus vite. Mai non, ce n'est même pas le début, les premières notes retentissent alors que les dernières secondes du rêve de la journée n'ont pas encore disparu. Croyez-moi, même quand il s'agit de vie ou de mort, il est parfois impossible de se lever.
   Alors tant pis, j'ai erré au Petit Palais où j'ai acheté 15€ de cartes postales et où j'ai rencontré à ma grande surprise ces deux femmes qui dorment et qui m'ont donné mille envies aussi liées que déliées les unes aux autres : revoir Hélène, Alix, Lola, dormir encore et encore, réviser ma spé, changer de spé, dormir avec une fille, quelqu'un, n'importe qui, Jude ; manger des pâtisseries japonaises à la rose, attendre samedi pour faire les courses, prendre le train, lire cent pages par jour, lire cent pages par jour, lire cent pages par jour... Toujours cette obsession de lire.
   Je manque affreusement de temps, c'est pourtant impossible, mais c'est bien vrai.

Courbet - Le Sommeil