Dans l'éclat des yeux, au plus profond des pupilles, vivent des grillons vifs comme des braises et noircis par le sel des larmes acres. Ils hibernent le temps d'un sourire mais dès que les pensées douces se voilent de grisailles, ces bestioles commencent à crépiter de leurs ailes, à les frotter douloureusement contre leurs petites pattes engourdies et à produire un son de violon mal accordé qui raisonne dans les milliers de recoins irrités de la tête, et on se tue parfois à étouffer ces notes stridentes par un rire forcé qu'on a du mal à remonter des tripes à la gorge. Car cette gorge est obstruée par des mots qui n'ont jamais osé sortir pour se frotter à une oreille, il n'y a que de las fantômes de tabac qui y pénètrent et hantent le creux de la poitrine le temps d'une inspiration. Ces mêmes fantômes qui laissent une trace colorée et parfumée d'automne entre le majeur et l'index, qui essuient rageusement sur la pommette rosie et brulée les petites gouttes des cris incessants des insectes.
07 novembre 2008
06 novembre 2008
Tango.
Les feuilles mortes exécutaient un tango ennuyant au rythme de la pluie qui a cessé ce matin, mais résonnait encore sur les murs salis par les rayons de soleil des derniers jours d'octobre. Le vent frais semait la pagaille sur la piste de danse tapissée de bitume et les bruits de pas qui la frôlaient désaccordaient la mélodie du commencement de l'hiver. Nous étions pourtant bien loin des premiers flocons de neige mais on oubliait déjà peu à peu le soleil : il jouait trop souvent à cache-cache derrière ces masses grises flottant au-dessus de nos fronts rougis par le froid, et quelques souvenirs suaves dantant de cet été.
16 octobre 2008
Acte un.
Quelques notes douces et prononcées s'échappaient timidement de la cime des arbres gris derrière les immeubles. La lune brillait, en recouvrant tendrement les lourds nuages d'une poudre beige orangée que le vent emportait sans cesse loin des yeux. On sentait le froid nocturne valser avec la tiédeur de la brise salée. Le bleu de la nuit régnait sur ces instants. Il n'y avait pas de rideau rouge, pourtant ce fut le début d'une longue pièce de théâtre que l'on se devait de jouer nous-mêmes.
Gustave Courbet - Bord de mer à Palavas
26 septembre 2008
Un rêve de trop.
La lune brumeuse montait doucement comme des vapeurs de gaz. Un peu hésitante, elle rampait le long du néant se formant peu à peu à l'horizon qu'on ne devinait que parce qu'on l'observait parfois à l'aube. La brise salée d'une mer beaucoup trop lointaine se percevait sur ta peau bleutée, frémissante. Tu grelottais plus que chacune des brindilles du champs de blé où tu posais tes pieds nus.
Quelques gouttes tombèrent mais en levant les yeux nous vîmes qu'il n'y avait pas de nuages. Ce devait être les étoiles qui pleuraient... On entendit le vent chanter de plus en plus fort entre les épis, dans nos narines, et à la cime des arbres derrière nous, tel une berceuse qui frigorifie et apaise le cœur. Une douleur douce à la poitrine nous vint à tous les deux au même instant et nos regards se croisèrent pendant quelques secondes. Le tien était vide, on pouvait lire dans tes yeux translucides une totale absence de l'âme. Quant à mes yeux à moi, ils se remplirent de larmes qui refusèrent de couler. Je me détournai et tu étais de l'autre coté, je regardai devant moi mais tu étais encore là, ainsi que derrière et à ma gauche.
Je voulus te parler pour ne rien te dire mais le vent vint saler ma langue avant qu'elle n'ait le temps de prononcer une seule parole. J'en eus marre, je me levai et courus t'écraser de mes pas mais en te marchant dessus tu réapparaissais quatre mètres plus loin. Je te criai alors des mots en l'air, qui s'envolaient loin de tes oreilles, et quand je compris que tu n'entendais rien je voulus sentir ton odeur, mais en m'approchant ça sentait le sel et la pluie comme partout autour de moi, tu ne souriais pas à moi mais à quelqu'un derrière je me retournai pour regarder et je te vis toi, hurlant, les bras en l'air, les yeux clos mais ta voix ne sortait pas de ta gorge, je sentis la mienne se serrer et ensuite ce sont tes bras qui vinrent à la tienne. J'entendis seulement ta peau se briser mais il n'y eut pas de sang, juste un crépitement sous mes pieds car je marchais sur une branche.
21 septembre 2008
Prague.
Quelques années plus tôt, quand moi j'en avais six ou sept, quand j'avais encore des cheveux fins comme des fils de soie, on dut s'arrêter dans la capitale de la République Tchèque : notre voiture s'était cassée. Je me souviens de mon père tendant un billet d'une certaine valeur au chauffeur de taxi pour qu'il nous emmène faire un tour dans le centre de Prague. Il nous avait escroqué, car on a à peine pu entrevoir quelques rues centrales, en faisant trois ou quatre fois le tour d'un seul et même bâtiment. Mais moi j'étais comme ensorcelée par cette ville, cette cathédrale qui me paraissait cent fois plus grande que les plus grands immeubles, mille fois plus belle qu'un beau dessin, et un million de fois plus intéressante que n'importe quel compte de fées. On était descendu sur une grande place, ma mère me tenait par la main. Je me sentais reine, princesse, allant à un bal masqué. Masqué car j'avais un déguisement, celui d'un étrangère. Les gens autour, parlaient vite, leur paroles ressemblaient à une comptine de maternelle, mais je comprenais parfois quelques mots. J'en faisais des histoires invraisemblables dans ma tête. Quelques instants plus tard, en regardant le ciel je m'étais perdue, dans la ville, dans mes pensées, mais on m'a vite retrouvé, j'en avais les larmes aux yeux de tristesse, je ne voulais pas partir. Depuis, je m'en suis souvenue, dans un rêve, une nuit de jeudi, j'y ai vu la même place, entendu les mêmes personne,s aperçu le même ciel. Je me suis souvenue de Jan Saudek et de ses photographies, d'une image de bâtiment, d'un rivière traversée par des douzaines de ponts, d'une histoire de voyage racontée par Souade... J'en entends parler constamment dans ma tête. Une douce voix de fillette de six ou sept ans, qui a des cheveux fins cet soyeux, me supplie de retourner sur cette grande place et de courir m'engouffrer dans n'importe quelle ruelle pour m'y perdre entre la foule, main dans la main avec la liberté.
"All Children Who Lose Their Way
in the Woods at Night Will
Meet the Beautiful Queen Winter Who'll
Lure Them into Her Kingdom..."
photograph by Jan Saudek, 1988.
12 septembre 2008
Maximilien.
Ses lunettes strictes et noires immatriculées Dior de de part et d'autre lui donnent un air un peu follet. Un peu moins que ce qu'il est réellement. Car dans ses gestes et ses paroles tout est recouvert d'une mince couche de plaisanterie, souvent vulgaire. Dommage, il pourrait passer pour un beau jeune homme, beau et bien fait, avec ses jolies vestes en cuir et ses pantalons moulants, tout droit sorti de la cour d'un Henri II moderne. Ce qui étonne, c'est qu'il chante bien, même un peu beaucoup trop bien pour un garçon qui passe son temps a faire des mathématiques en cours. Une voix prenante, posée et douce, un peu comme ses cheveux blondinets. Il passe ses vendredis soirs à l'Opéra Junior, m'a-t-il dit. La vantardise est son pêché capital, mais il le vaut bien. Ça lui va tellement bien de parler de lui comme d'un surhomme, on ne le prend pas au sérieux car il ne veut pas nous faire croire en sa passion de lui.
06 septembre 2008
Emmanuelle.
Elle était petite, et un peu tassée sur elle même, surement par manque d'assurance. Elle s'était assise sans dire un mot avec les autres, au bord de la table en bois, délabrée, ramollie par la pluie et des inscriptions de tous genres, et surtout un peu trop étroite pour autant de gens. Il s'étaient serrés et parlaient tous de choses sans intérêt, sans lui prêter la moindre attention. Elle, elle se taisait. Ses deux coudes étaient posés cote à cote sur un journal frais du matin qu'elle ne lisait pas, contrairement aux autres. Dans ses petites mains elle appuya doucement son menton. On aurait dit une enfant, encore mal réveillée, encore rêveuse. Elle avait les traits fins et arrondis, un visage en cœur, des lèvres roses, quelques rares taches de rousseur sur les pommettes et la peau surement plus douce que celle d'une pêche. Et retroussait son nez charmant de temps à autres, peut-être pas mégarde, ou alors c'était un tic, elle titillait discrètement ses joues avec ses doigts soignés, avait l'air impatiente. Une frange longue, brune, assez épaisse cachait ses sourcils, ses yeux grands, verts, gris, avaient l'air fatigués mais étaient grands ouverts sur ces inconnus que nous étions.
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