20 octobre 2013

Miraculé absent.

*

J'ai mal aux dents 
comme quand je t'aime
et que mes molaires grincent
derrière mon sourire
de peur de rester bloquée dans ce rictus
qui me donne un air trop enfantin

j'ai mal aux tempes
comme quand je perds
l'image de ton visage
derrière mes paupières
et que je ne sais plus qui je dois rendre heureuse
car j'oublie la couleur de tes yeux

j'ai mal aux paumes
comme quand je pleure
et que je sers tes doigts imaginaires entre mes ongles
et que je pleure de plus belle car
même quand c'est réel
je pleure quand même.


*

l'Inquiétude.

   Quand maman était à l'hôpital, c'était prévu depuis longtemps, son opération. Elle est allés voir le chirurgien plusieurs fois avant de se faire opérer, il lui a tout expliqué et a trouvé le temps, les gens et l'endroit adéquats et nécessaires à son opération. Elle a été opérée sans complications, et sa réeducation, bien que longue, se fut déroulée comme prévu. Elle a eu mal mais on savait que ce n'était pas grave. Elle était surveillée et j'étais là pour elle. C'est pour cela que je ne me suis jamais inquiétée.
   Quand Nicolas était à l’hôpital, c'était par surprise. Il m'a appelé en larmes en me disant de ne pas m'inquiéter. Il ne s'est pas douté un seul instant de sa journée que ce soir il se retrouverait sur un brancard, on ne ne l'avait pas prévenu ou pas préparé. Arrivé là bas, il a du attendre pour qu'on lui fasse des radios à la va-vite pour lui expliquer rapidement qu'il n'avait surement rien. Il l'ont laissé allongé sans rien lui donner pour le soulager. Il a été renvoyé chez lui le matin, sans certificat, sans bilan, sans prescription de médicaments. Il avait mal. Je ne suis pas là pour lui car j'habite à l'autre bout du pays. Je ne peux même pas lui tenir la main une minute, pour le réconforter un peu. C'est pour ça que je m'inquiète. 

   Je n'ai jamais eu à m'inquiéter dans la vie, car j'ai toujours su la source du problème et la démarche pour le résoudre, et j'y ai participé de près ou de loin. Là, la source du problème est vague, la résolution partiellement satisfaisante,e t surtout je ne peux rien faire du tout.

11 octobre 2013

Le premier jet depuis que j'ai regardé ailleurs

   J'ai voulu chercher ma langue dans ma tête, dans mon coeur. Elle était toujours là, dans ma bouche, et j'ai compris que je pouvais la prendre avec les doigts, que c'était toujours la mienne, qu'elle connaissait toujours les mêmes mots. J'ai peut-être perdu mon vocabulaire, mais je n'ai pas perdu ma langue. Elle sait toujours me faire dire des mots doux, des mots douloureux, des mots forts. Il faut juste que j'arrête de l'oublier. Je l'oublie souvent. Je voudrais m'en souvenir tout le temps désormais : je peux être heureuse comme je peux parler. Simplement, on change parfois de langage, d'intonation, mais on sait toujours se faire comprendre.

   Je sais parler comme je sais être heureuse.

10 octobre 2013

La vie d'Adèle.

   Des années que je n'ai pas ressenti un film.
   La vie d'Adèle... non, la bouche d'Adèle. Adèle pleure, Adèle rit, Adèle mange mais elle ne parle pas. Adèle n'a pas besoin de parler, ses lèvres parlent à sa place : elles sont grasses de bolognaise, gluantes de morve, tremblantes de pleurs, humides de baisers. Abdellatif est un fétichiste de la bouche.
   Des années que je n'ai pas vécu un film.
   La vie d'Adèle est un petit chemin poussiéreux tout tracé : parcours ordinaire, famille ordinaire, envies ordinaires... un truc pas palpitant du tout. Et pourtant je me suis surprise à avoir quelquefois le coeur un peu noué, en me mettant à sa place, en ayant pitié d'elle, peur pour elle, honte d'elle. Elle ne joue pas un personnage, c'est nous qui nous glissons dans sa peau.
   Des années que j'ai pas vu un film.
   Je ne sais pas si c'est un chef d'oeuvre. Je ne sais pas si c'est un film innovant, engagé, bien filmé, intelligent ou moralisateur. Je sais juste que quand on me parle de cinéma j'imagine à peu près ça : quelque chose d'assez irréaliste filmé de manière assez réaliste.



   Ce qui est osé c'est pas les 15 minutes de sexe filmé en gros plan, c'est les 2h45 de détails du quotidien, qui laissent bouche bée de naturalisme. Bouche bée comme Adèle durant tout le film.

04 octobre 2013

Le déluge.

   C'est fou d'être aussi triste. Je ne sais pas si c'est la tristesse qui me rend folle ou la folie qui me rend triste. Je vois juste que le ciel me tombe sur la tête et que mes yeux me tombent sur les joues. Les gens sont trop pressés pour être tristes à Paris, moi je suis plus que jamais pressée d'y partir, pour être heureuse. Mais oui, je le sais, ce n'est pas une solution de fuir le problème à 700 kilomètres plus au sud. Que ce sera toujours là, dans ma tête, cette bulle de nostalgie qui grossit chaque jour en se remplissant de liquide qui s'écoule par les yeux et le nez et la bouche pour se remplir encore et encore. C'est drôle : une coquille vide remplie d'une grosse bulle. Il y a la bave et la maison, ne manque plus que l'escargot. Peut-être qu'on m'a bel et bien mangée. Mais qui mangerait d'un fruit aussi amer, aussi sec ? Peut-être ai-je pourri, quelque part au soleil, ou dans un panier à fruits... Ou me suis-je évaporée en restant collée à un mur crépi dans une maison de campagne quelque part dans la Provence ?
   Je ne finis même plus mes longues plaintes laissées ici. Je n'ai plus la force de me plaindre jusqu'au bout.
  

Le martyre.

   Oh comme j'ai envie de te balancer assez de vérités et d'horreur pour que tu me cries envie de fermer ma gueule. Oh comme j'ai envie de te mettre les yeux en face des trous et te faire sortir le cerveau en te l'enroulant autour de tes propres doigts, tout comme les bourreaux ont enroulé les intestins de Saint Erasme autour du treuil d'un bateau. Sauf que je ne te demande pas de prier pour un dieu qui n'est pas le tien, de te demande de connecter ta langue à tes pensées et à me les communiquer, toutes. Oh, je ne suis pas égoïste, je veux t'aider moi aussi dans tes problèmes, mais ce serait tellement plus simple si tu me les disais. Si tu ouvrais ta bouche ne serait-ce que pour rire, parfois, quand je te chatouille...

   Oh comme j'ai envie d'oublier, de me taire. Oh, comme je le fais bien à chaque fois.

   Regarde.

24 septembre 2013

Ma gonzesse, celle que j'suis pas avec

   On connait tous des filles. Même mou, j'en connais. Dans ma prochaine vie, j'en essaierai peut-être une ou deux, histoire de savoir ce que j'ai raté dans celle-là. Parfois je me l'imagine... Elle serait belle, avec des formes ergonomiques et design, surtout au début. Elle aurais deux seins et deux fesses, comme tout le monde, mais sans poils dessus. Elle serait toujours levée avant moi pour exfolier sa crème de nuit et bien faire pénétrer ça crème de jour. Elle ferait pipi assise sans en mettre partout. Le soir, devant la télé, elle voudrait toujours m'extraire les points noirs avec ses ongles immenses pendant que je regarderais le foot (dans ma prochaine vie, je serai fan du PSG). Elle voudrait aussi m'épiler le nez et les oreilles mais ça, plutôt crever. Elle me choisirait mes chaussettes et mes caleçons fantaisie chez Monop'. Pour mon anniv' elle m'achèterait des pantoufles LOL avec une tête de lapin. Elle me mettrait au régime Dukan sans que je m'en aperçoive. Avant que je parte au boulot, d'un geste expert, elle ma rajusterait mon col, me rabattrait la mèche, me moucherait le nez et m'embrasserait le front tout en m'envoyant un SMS pour pas que j'oublie le pain en rentrant ce soir. Le week-end, pendant que je réparerais la yaourtière en écoutant RMC, elle mettrait des photos de son chat sur Facebook car elle aime les animaux.  Et puis, nous ferions l'amour par terre, fougueusement, sauvagement, surtout au début. Comme je serais abonné à FHM, je saurais qu'il ne fait pas négliger les préliminaires avec les filles : machouillage du lobe auriculaire, titillage du creux du genou, gratouillage du nombril, farfouillage de sa caverne d'Ali Baba... Ensuite, une fois l'acte de chair consommé, je la laisserais finir tranquillement son orgasme de 10 minutes, couchée sur le tapis Skulgörgh de chez Ikea, pendant que je fumerais une clope en cachette sous la douche. Comme elle aurait lu "50 nuances de gris", elle voudrait pimenter nos ébats en me saucissonnant avec mes cravates de boulot et je serais tellement excité que j'en oublierais que ce sont des Armand Thierry caca d'oie (je serai agent de Century 21 dans m prochaine vie). Elle me trouverait très beau, surtout au début. Après, elle me dirait que la calvitie me va bien et que je suis très drôle mais moins que Haudiquet. Elle serait aussi très intelligente. Elle comprendrait le mode d'emploi de la Freebox et les pages culture de Libé. Elle testerait sur moi les recettes de son blog culinaire. Elle ne lirait pas de livres, elle les dévorerait. À chaque rentrée littéraire, elle s'achèterait le dernier Amélie Nothomb (dans ma prochaine vie, Amélie Nothomb écrira encore). Quand nos enfants seraient élevés, elle prendrait peut-être un amant, et moi aussi, on ne se refait pas. Elle cougar, moi gaypar, nous serions complices comme au premier jour. On partirait en Twingo Espace passer un week-end à Center Parcs. Comme je l'imagine, elle sourit d'un rien. Comme je l'imagine, elle pense bien. Comme je l'imagine elle pourrait même, être celle qui sera la femme que j'aime.
 
Par Pascal Fioretto, Fluide Glacial n 447, septembre 2013