21 juillet 2010

Belle-Ile-en-Mer.

   Qui l'aurait cru... la plage de mes rêves se trouve en Bretagne... Tout au nord de Belle-Ile, entre deux baies d'océan s'étend une fine parcelle de plage au sable gris et blanc. Il y a des galets de toutes les couleurs, j'en ai gouté un, il avait la saveur des sablés au blé noir que fabrique la biscuiterie La Bien Nommée située dans les parages. Plus loin, sur le bout de la pointe des Poulains, il y avait un phare au gland de fer rouge, il se voulait rassurant, une construction humaine dans cet océan de nature. Les vagues faisaient près de cinq mètres, elles se fouettaient contre la roche et se métamorphosaient en mousse - des restes de sirènes aux amours déchus ? - ça m'avait donné envie de crème fouettée sur le coup... La roche noire, friable, tassée en petites strates délavées par le vent et la mer avait la tête inclinée vers ce bleu lagon. ce bleu qui creusait des grottes, chantait des berceuses, mangeait les hommes. Je ne reviendrai jamais ici, parce que les rêves doivent rester des rêves.








C'est elle, dans toute sa splendeur.

20 juillet 2010

Passé.

[...] On prendra un café, on parlera de nos amours, de nos études, du beau temps et des incertitudes, on dira "demain", "l'année prochaine", mais à nos dents s'agripperont "Lausanne" et "Montmartre" : nos cercueils...

19 juillet 2010

Quiberon.

   Dimanche midi.

   Mes mains sentent la lavande; mon appareil photo est déjà plein de souvenirs. Il est midi, il y a trois heures nous avons rejoint l'église du centre-ville où la messe allait débuter. Nous sommes sortis a temps - avant que le prêtre n'entame ses prières -, je suis passée au tabac t'acheter une carte postale, papa m'a dit de garder la monnaie. Ensuite nous avons descendu la rue de Verdun, il n'y avait pas de Rockstore mais un marché aux puces qui nous a invité a venir le dévaliser. Je n'ai acheté qu'un Blaise Cendrars - Du Monde Entier - à un euro. Ensuite nous avons rejoint Port Maria où les mouettes étaient plus nombreuses que les bateaux. La plage était rocheuse et jonchée de fleurs, il y avait des petits chats - c'est comme ca que j'appelle ces tiges se finissant par une boule de poils beige, grosse comme un pouce d'enfant, douce et fragile au toucher. J'en mis une dans un des trous de mon oreille en imaginant que c'était toi, je t'appelai Calin, tu me chuchotas quelques phrases d'amour avant de t'endormir adossé contre mon lobe. L'océan était peu salé, d'un bleu virant au vert à nos pieds. J'aurais voulu ne pas y être seule. Je suis toujours seule lors des plus beaux voyages. Papa, Anton, ne sont qu'un vieux décor, et dans ma tête vagabonde une chanson nostalgique dont les notes sont des soupirs et les paroles sont des images.


   Lundi midi.

   Il y a une chose que j'aime par-dessus tout, une chose pour laquelle je troquerais famille, amis, amours, argent, voyage... Une chose qui a bercé toute mon enfance de Kiev, qui m'a occupée pendant des heures nuit et jour, été et hiver. C'est la balançoire. Une simple planche de bois pendouillant au bout de deux chaines de fer un peu rouillées, voila ce qui peut faire mon bonheur en moins d'une minute. Il y en a une dans le centre où nous sommes. J'ai mis mon réveil à 2h du matin, pour me bercer sous les étoiles cette nuit...

La plage de la presqu'ile du Quiberon, plein soleil et beaucoup de vent.

14 juillet 2010

Epitaphe.

   Excusez-moi.

   De ne jamais vous avoir gardé, de toujours vous avoir trahi, menti, trompé, caché des choses, d'avoir voulu vous faire du mal, d'avoir pu vous souhaiter les pires horreurs, les pires maux, de vous avoir dit les mots les plus blessants et les plus répugnants, de ne jamais vous avoir accompagnés ou soutenus, de ne jamais vous avoir suivi aussi bien dans les pires que dans les meilleures passes; de ne jamais vous avoir dit un seul "merci" ou un seul "je t'aime" sincère, de n'avoir jamais été à la hauteur plus d'une fois, de ne jamais avoir eu la force de faire le premier pas, de ne pas pouvoir vous consoler, vous faire rire, pour faire plaisir, ou bien - quand il l'aurait fallu - vous laisser tranquilles. de n'avoir été qu'un échantillon de la personne parfaite, seulement un testeur, que d'autres ont utilisé et pourri. Je suis désolée.

A mes amis et ma famille, à ceux que j'aime, que j'ai aimé et à ceux que j'aurais dû aimer infiniment plus.

28 juin 2010

Une nuit d'été.

   Et on se tuera un peu plus chaque jour. Je ne sais pas qui est ce « on », si c'est toi, si c'est moi, si c'est nous, si c'est encore d'autres. L'éloge de l'inconstance trône sur mon bureau comme si la vie se résumait à la fidélité, à la prouesse, ou aux chagrins. On se dit franc, mais on se charge de démontrer incessamment le contraire. Je ne sais plus quelle heure il était hier à la même heure car c'était déjà il y a plus de vingt-quatre heures. Dis moi seulement si je suis seule à sentir l'odeur du sang caillé qui stagne quelque part entre le coude et le poignet; tu entends la valse du vent, à la fenêtre ? Non, ne dis rien, ne réponds pas, essaie de ne pas trop m'engloutir, de ne pas trop m'aimer, il n'est pas encore minuit, je suis pudique avant que la lune ne se lève, tu le sais bien. Chaque seconde a le temps de recueillir deux ou trois battements de cœur, car on s'étouffe, pas avec la chaleur mais avec nos cicatrices, nos oublis, nos souvenirs, foutues bribes du passé qu'on n'arrive pas à jeter convenablement en buvant une gorgée de vodka de trop. Je devrais en ce moment même être d'accord avec Molière, mais au diable Molière, au diable le théâtre, la poésie, tous les poèmes qu'on m'a écrit, tous ceux qu'on a écrit aux autres. Que valent les mots, les baisers, les larmes, contre un peu d'air frais ? Que vaut ce texte, ces phrases, ces lignes droites, parallèles, contre un seconde de répit, un silence absolu, un vide dans le crane, juste le temps de quelques notes de musique. Là, on s'en foutrait du temps, de la musique, et les secondes, qu'elles soient deux ou mille, nous paraitraient infiniment plus longues et plus gouteuses, on boirait du café froid, du rhum chaud, ça ne changerait rien puisque noter palais serait pétrifié, on serait juste assoupi pas la tiédeur d'un liquide qu'on prendrait pour la matrice. On ne se dirait jamais « quelle heure est-il ? » on rirait en dormant, on chanterait en écrivant. On n'écrirait qu'avec de l'encre invisible, avec nos larmes, mais puisqu'il n'y aurait plus de larmes, il n'y aurait plus de mots, pas de salive, pas de bruits, mais aussi pas de silences, car qu'est-ce que le silence quand la parole n'existe pas ? La musique serait bruyamment douce, puisqu'elle ne serait pas, et ton corps, collé au mien ne me tiendrait ni chaud ni froid, et on ne sentirait que nos souffles sur la peau, les souffles frais venant de nos cranes vides, vides de pensées, vides de tout, vides de nous-mêmes. On se dirait peut-être enfin tout ce qu'on ne devrait pas se dire : on resterait silencieux, souriants.

27 juin 2010

Les larmes aux yeux.

   Si tu savais comme parfois je n'ai plus envie d'être au courant de ton existence, comme j'ai envie de te faire disparaitre de ma tête d'un coup de baguette magique, comme j'ai envie de tuer toutes les bonnes et mauvaises choses qui nous concernent... Mais je ne peux pas. Parce que dans mes tripes, dans mon cœur, dans ma tête je me souviens que nous nous sommes aimés, follement, passionnément, tendrement. Nous nous sommes collés l'un à l'autre, nous nous sommes étouffés, rongés jusqu'à la moelle en douceur et par amour, par peur de faire du mal à l'autre, par peur de se perdre. On a vécu mille baisers, mille larmes, mille chagrins et autant de sourires. On s'est chuchotés tellement de rêves au creux de l'oreille que malheureusement on a fini par y croire, l'un comme l'autre. On s'est dit je t'aime des milliers de fois, jusqu'à en perdre toute notion, on s'est soudés cœur à cœur, et il a suffi d'une nuit, d'une bière de trop, de ta conscience, pour tout cesser, pour tout détruire. A moi, il m'a fallu des nuits de larmes, pour enfin comprendre que j'aimais un Jude autre que celui avec lequel j'ai été, que j'ai aimé une perfection que j'ai voulu trouver au fond de toi, et qui n'a existé que dans ma tête. Je ne t'ai pas aimé, Jude, j'ai aimé la personne que tu m'as fait croire que tu étais, je l'ai chéri plus que tout, je pensais te connaitre par cœur mais je ne connaissais que ton double, celui que je m'étais inventée. Je ne te connaissais pas, ou si peu ! Il m'arrive toujours de pleurer de rage d'avoir tant donné, tant offert à toi, qui n'était rien de plus qu'une illusion. Je croyais que nous étions ceux qui pourront tout vaincre, j'étais la seule à y croire et je me suis tuée, cuite à feu doux, j'ai mariné dans des rêves, dans mes propres envies d'aliénée. J'ai sincèrement cru que tout resterait figé ainsi à jamais, que nos bouches - celles qui ne se sont jamais rien dites - resteraient enlacées jusqu'à ce que nos tombes voient le jour, j'ai voulu au-delà de tout te suivre comme un ombre, car tu ne m'avais montré que la couche superficielle dont tu étais tissé, la plus attirante. Tu as omis de me faire voir tout ce qui te fait mal, la mort qui te ronge les orteils, Ludovic, ton livre, les verres brisés, les larmes, le manque d'air, ces cauchemars incessants que tu faisais toutes les nuits, et puis tes sales mots, ton arrogance à toi... Je ne voulais pas le voir, mais j'aurais pu te comprendre, du moins je méritais d'être mise au courant. Tu as voulu tout faire seul, tout garder pour toi. Nous n'avons jamais formé le couple que nous voulions être, il y avait moi et mes rêves, toi et tes maux, et nous et nos corps sans âme. Aujourd'hui quand j'y repense, j'hésite entre te tuer de m'avoir tant caché ou de t'aimer encore tant étaient belles les aberrations que tu m'as offertes. Nous étions malhonnêtes l'un envers l'autre, et c'était pitoyable, car aucun de nous deux ne méritait ça. Au final nous étions incompatibles, toi trop renfermé, à tout garder pour toi, pour me préserver de mes pires cauchemars, et moi trop dans les nuages, à te voir à travers des lunettes vaporeuses : souriant, beau... et c'est tout. Je ne sais plus le sens de tous tes poèmes, tous tes textes, je n'ai jamais cherché à comprendre tes lignes au-delà de ce que je voulais. Peut-être eut-il un jour un amour sincère entre nous, mais je pense qu'on s'aimait  - se détestait - surtout nous-mêmes à travers l'autre, il nous fallait quelqu'un pour nous oublier. On a voulu former un amalgame parfait, seulement nous étions trop hétérogènes : il aurait fallu que je reste la petite conne arrogante et toi le ténébreux mystérieux qui n'arrivera jamais à finir son bouquin.
   Je te laisse partir au large sur ton voilier de bois aux mâts usés et à la coque grinçante. Ses voiles seront ton linceul. Vas naviguer sur l'océan de larmes que j'ai versées pour tes silences. Vas voler au-dessus des plus beaux coquillages, je te laisse écrire la plus belle histoire d'amour – celle que nous aurions dû avoir si seulement nous étions des enfants - sur des feuilles qui se noieront dans l'eau salée le soir où tu te tireras une balle, à quelques centaines de kilomètres des côtes, un mois de novembre, l'avant dernier de tous les mois du monde. Oublie tout, n'oublie que moi, on s'est trop tués pour vivre seuls, on s'est trop donnés pour vivre encore. On s'est trop détruit, nous ne sommes même plus un tas de poussières.

25 juin 2010

Delphine et Hyppolite.

A la pâle clarté des lampes languissantes,
Sur de profonds coussins tout imprégnés d'odeur
Hippolyte rêvait aux caresses puissantes
Qui levaient le rideau de sa jeune candeur.

Elle cherchait, d'un oeil troublé par la tempête,
De sa naïveté le ciel déjà lointain,
Ainsi qu'un voyageur qui retourne la tête
Vers les horizons bleus dépassés le matin.

De ses yeux amortis les paresseuses larmes,
L'air brisé, la stupeur, la morne volupté,
Ses bras vaincus, jetés comme de vaines armes,
Tout servait, tout parait sa fragile beauté.

Etendue à ses pieds, calme et pleine de joie,
Delphine la couvait avec des yeux ardents,
Comme un animal fort qui surveille une proie,
Après l'avoir d'abord marquée avec les dents.

Beauté forte à genoux devant la beauté frêle,
Superbe, elle humait voluptueusement
Le vin de son triomphe, et s'allongeait vers elle,
Comme pour recueillir un doux remerciement.

Elle cherchait dans l'oeil de sa pâle victime
Le cantique muet que chante le plaisir,
Et cette gratitude infinie et sublime
Qui sort de la paupière ainsi qu'un long soupir.

- "Hippolyte, cher coeur, que dis-tu de ces choses?
Comprends-tu maintenant qu'il ne faut pas offrir
L'holocauste sacré de tes premières roses
Aux souffles violents qui pourraient les flétrir?

Mes baisers sont légers comme ces éphémères
Qui caressent le soir les grands lacs transparents,
Et ceux de ton amant creuseront leurs ornières
Comme des chariots ou des socs déchirants;

Ils passeront sur toi comme un lourd attelage
De chevaux et de boeufs aux sabots sans pitié...
Hippolyte, ô ma soeur! tourne donc ton visage,
Toi, mon âme et mon coeur, mon tout et ma moitié,

Tourne vers moi tes yeux pleins d'azur et d'étoiles!
Pour un de ces regards charmants, baume divin,
Des plaisirs plus obscurs je lèverai les voiles,
Et je t'endormirai dans un rêve sans fin!"

Mais Hippolyte alors, levant sa jeune tête:
- "Je ne suis point ingrate et ne me repens pas,
Ma Delphine, je souffre et je suis inquiète,
Comme après un nocturne et terrible repas.

Je sens fondre sur moi de lourdes épouvantes
Et de noirs bataillons de fantômes épars,
Qui veulent me conduire en des routes mouvantes
Qu'un horizon sanglant ferme de toutes parts.

Avons-nous donc commis une action étrange?
Explique, si tu peux, mon trouble et mon effroi:
Je frissonne de peur quand tu me dis: "Mon ange!"
Et cependant je sens ma bouche aller vers toi.

Ne me regarde pas ainsi, toi, ma pensée!
Toi que j'aime à jamais, ma soeur d'élection,
Quand même tu serais un embûche dressée
Et le commencement de ma perdition!"

Delphine secouant sa crinière tragique,
Et comme trépignant sur le trépied de fer,
L'oeil fatal, répondit d'une voix despotique:
- "Qui donc devant l'amour ose parler d'enfer?

Maudit soit à jamais le rêveur inutile
Qui voulut le premier, dans sa stupidité,
S'éprenant d'un problème insoluble et stérile,
Aux choses de l'amour mêler l'honnêteté!

Celui qui veut unir dans un accord mystique
L'ombre avec la chaleur, la nuit avec le jour,
Ne chauffera jamais son corps paralytique
A ce rouge soleil que l'on nomme l'amour!

Va, si tu veux, chercher un fiancé stupide;
Cours offrir un coeur vierge à ses cruels baisers;
Et, pleine de remords et d'horreur, et livide,
Tu me rapporteras tes seins stigmatisés...

On ne peut ici-bas contenter qu'un seul maître!"
Mais l'enfant, épanchant une immense douleur,
Cria soudain: - "Je sens s'élargir dans mon être
Un abîme béant; cet abîme est mon coeur!

Brûlant comme un volcan, profond comme le vide!
Rien ne rassasiera ce monstre gémissant
Et ne rafraîchira la soif de l'Euménide
Qui, la torche à la main, le brûle jusqu'au sang.

Que nos rideaux fermés nous séparent du monde,
Et que la lassitude amène le repos!
Je veux m'anéantir dans ta gorge profonde,
Et trouver sur ton sein la fraîcheur des tombeaux!"

- Descendez, descendez, lamentables victimes,
Descendez le chemin de l'enfer éternel!
Plongez au plus profond du gouffre, où tous les crimes,
Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel,

Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d'orage.
Ombres folles, courez au but de vos désirs;
Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage,
Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.

Jamais un rayon frais n'éclaira vos cavernes;
Par les fentes des murs des miasmes fiévreux
Filtrent en s'enflammant ainsi que des lanternes
Et pénètrent vos corps de leurs parfums affreux.

L'âpre stérilité de votre jouissance
Altère votre soif et roidit votre peau,
Et le vent furibond de la concupiscence
Fait claquer votre chair ainsi qu'un vieux drapeau.

Lion des peuples vivants, errantes, condamnées,
A travers les déserts courez comme les loups;
Faites votre destin, âmes désordonnées,
Et fuyez l'infini que vous portez en vous!
 
Charles Baudelaire - Les Fleurs du Mal