25 juin 2010

Belle du Seigneur.

   - Mon Dieu, mais pour qui me prends-tu ?
   - Mais pour une putain, dit-il mélodieusement. Pour une petite putain très rusée.
   - Ce n'est pas vrai ! s'écria-t-elle, dressée, frémissante. je te défends de dire cela !
   - Comment, tu crois vraiment que tu es une femme honnête ?
   - Certainement ! et tu le sais ! J'étais désemparée par mon horrible mariage. ( Le coup de l'araignée, pensa-t-il.) je suis une femme honnête !
   - Excuse-moi, mais. (Il simula une hésitation de courtoisie.) mais tu revenais à ton mari un peu. (Il feignit de cherche un adjectif poli.)  Un peu moite de ce monsieur Dietsch et, enfin, je pensais que ce n'était pas tout à fait honnête.
   - J'ai eu tort de ne lui avoir pas avoué, mais j'avais peur de lui faire de la peine. C'est mon seul tort. De tout le reste, je n'ai pas à rougir. Mon mari était un pauvre être. j'ai rencontré un homme qui avait un âme, lui, une âme !
   - De combien de centimètres ?
   Elle le regarda, stupéfaite, comprit enfin.
   - Tu es révoltant !
Albert Cohen - Belle du seigneur

23 juin 2010

Virée nocturne.

   Nous avons dix-huit ans, et nous ne serons plus jamais heureux. Je l'ai lu dans ses yeux, à la clarté de la lune; il y a trop de maux qu'on a subi avant l'heure, trop de choses qu'on a à se reprocher, trop de peines dont on ne peut plus se débarrasser, trop de gens qui gisent dans nos têtes. On ne vivra plus que sous le signe du regret, en souriant tristement entre deux phrases qui sonnent vide. On criera dans nos têtes à s'en boucher les tympans de l'intérieur, pour ne plus entendre la vérité, qui n'existera même plus. Il n'y aura que la nuit, notre fidèle âme-sœur, la seule qui nous laissera sa peau pour que nous la griffions et la mordions avec toute la rage coincée entre les côtes. On courra sur ses tétons, on lui fera l'amour comme à une catin croisée dans une ruelle, on lui fera la fête, on lui contera nos malheurs, on rira avec elle autour d'un pack de bière, on fumera clope sur clope et on s'en servira comme cendrier, de cette belle nuit pourrie dès le crépuscule par toutes les choses que nous cachons dans le silence. On s'adressera à la lune comme à une vieille amie, on se tuera à rire pour rien, entre copains, tout seuls, car on a toujours été seul face à nous-mêmes. Et lorsque le tête à tête sera insupportable, on allumera la lumière, ou une dernière cigarette avant de se coucher pour s'endormir lâchement, sans avoir fait un seul pas en avant pour sortir de la flaque de crasse immense qui nous noie dans sa saleté un peu plus chaque jour.
   Et on fera de beaux rêves non mérités, comme des enfants, car le marchand de sable se sera trompé de destinataire.

19 juin 2010

2008 et des poussières.

   Il y a des fuites d'eau, quelque part entre l'hémisphère gauche et droit de mon cerveau; ce sont des souvenirs, des photos, des images, des bribes de textes qui s'échappent. Une sorte de rétrospection involontaire, provoquée par des pixels, qui ont jadis été de réels instants, et qu'on a capturé malgré eux sur une carte mémoire grâce à une appareil photo numérique. C'est doux et amer à la fois, comme un repas du lendemain, qu'on n'ose pas réchauffer au micro-ondes, comme un mégot qu'on a rallumé des heures après, comme une flaque d'eau dans laquelle on a marché sans trop faire attention. On mouille ses chaussures, ses joues, on sourit un peu. C'était moi, toutes ces filles brunes aux cheveux longs, raides, bouclés, c'était moi toutes ces grimaces, ces sourires figés, ces yeux pétillants ou énigmatiques. J'étais la mer, la mer qui s'en va et qui revient, sans cesse, nuit et jour, par n'importe quel temps. J'étais celle aux mille visages, celle aux mille instincts, celle aux mille colliers de perles et de diamants, j'étais les coquillages, les poissons, le sable, le sel.
   Le vent m'a emportée bien loin, il y a deux ans. Y a-t-il une chose que je regrette ? Y a-t-il en ce monde un seul instant que j'aurais aimé ne pas vivre ? Je crois que j'ai tout aimé. J'ai aimé chaque seconde avec passion, depuis que j'ai posé mes petits pieds de fillette de sept ans sur le sable chaud du bord de mer de Palavas, en 1999. Je garde précieusement dans mon cœur chaque dispute, chaque larme versée de travers, chaque ami perdu. Je me souviens de tous les noms, de tous les visages. Je me rappelle de Léa au CP, de Fany en CM1 de Anastasia en CM2, de Kim en 6ème, de Guilhem, de Jade, de Macarena, de Marianne.
   Le vent m'a volé des milliers de souvenirs, et ce n'est qu'en me déposant violemment sur le sable où je suis née que j'ai ramassé ces milliers de coquillages, éparpillés par les vagues aux quatre coins de ma tête. Je me complète, petit à petit. Je retrouve la mémoire, comme celui qui, sorti du coma, a l'impression de revenir de chez les morts. Je respire à grands coups, et l'air marin - celui qui m'a élevée - rentre dans chacun de mes poumons. J'ai tout à réapprendre par cœur, pour tout oublier plus vite et tout remplacer par des centaines de nouvelles histoires.
   Je ne m'envolerai plus jamais avec le vent.

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15 juin 2010

Petit déjeuner avant l'heure.

   A 23h55 je me suis dit que j'irai. Parce que je n'avais rien à faire, et rien à perdre.
   A minuit 35 j'étais dans le bus, Infected Mushroom dans les oreilles. A minuit 59 j'ai sonné à sa porte. A 1h21 on s'est dit qu'on a trop envie de Princes et de lait, du coup à 1h38 on sortait déjà d'une épicerie où, pour 4€35, nous avons eu droit à notre régal. C'étaient mes derniers sous qui y passaient. Je n'avais presque plus de clopes, j'avais froid mais j'étais heureuse. Parce qu'on a passé toute la journée devant la TV à mater Desperate Housewifes comme des loques et qu'on a quand même réussi à se sortir les doigts du cul pour aller s'acheter un petit déjeuner hors de prix entre une et deux heures du matin. On s'en fiche, au fond, de ce qu'on a fait ou ce qu'on n'a pas fait par la suite. Je sais seulement qu'à 10h50 quand je me suis réveillée, il était debout, fumant sa clope, et il me souriait. C'était tout ce qu'il me fallait.

28 mai 2010

Petits trous.

Labret !


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25 mai 2010

Toujours mardi.

Plus aveugle encore que la terre entière
c'est les yeux fermés que je te lis sans cesse
tu dis les choses comme si elles n'étaient pas à moi
comme si elle n'étaient pas tout court
J'oublie parfois ton prénom
comme on oublie l'heure qu'on regarde trop rapidement
j'oublie tes lèvres
tu te meurs
et je me meurs avec toi
sous tes éternels silences
ton éternel soupir
ton dernier je t'aime
qui résonne comme un vague souvenir
tu m'as aimée
mais qu'aimes-tu à présent ?
aimes tu le cadavre gisant dans chacune de tes larmes
aimes-tu ce squelette vide de tout
vide de toi ?
Tu ne l'aime pas.

Ça tombe bien, ce n'est plus moi.
Je suis ailleurs.
je suis l'être à part entière
sans sens
sans but
une véritable anacoluthe
que tu as jadis ramassé non loin du toit du Corum
et à qui tu as dit : sauve moi !
Et moi, aurais-je le droit un jour
à être sauvée de rien, de nulle part ?
Y aura-t-il encore un jour sans larmes
sans lames dans le coeur ?

Tu te tais. Tu t'es toujours tu.
Tu as englouti le silence jusqu'à la pire des nausées
et tu l'as vomi sur moi, en quelques phrases
j'aimerais te reprocher tous les mots du monde
mais je n'ai plus la force de m'entretenir au passé
je te veux neuf, encore sans vie
histoire de t'embrasser contre ton gré
je te veux vide
vide de moi
afin de te remplir d'un éphémère et non d'une chair trop collante
je serai froide comme la plus belle neige
brulante comme le charbon du narguilé

veux-tu seulement un jour
connaitre ce bonheur auquel tu n'as jamais vraiment gouté ?
Alors vas, dessèche toi, tue toi à petit feu, dans un studio crade,
une bière à la main, un vinyle neuf tournant dans le vide
ennuie toi
car c'est ton ennui qui nous tue
c'est moi l'ennui c'est toi le tu.
Meurs, meurs sans regrets
Meurs comme il y a 22 mois, lorsque tu n'avais rien à perdre.

Mais rappelle toi, avant le pas dans le vide
mon sein gauche et droit
et reviens moi.

24 mai 2010

2.

Le mardi ivre s'écroule sur moi
et l'haleine de mort qui s'échappe de sa gorge
m'a paralysé
comme un cigarette, allumée trop vite
fumée trop rapidement
jetée avec regret.

Le mardi ivre sur moi
se rue comme la tempête
m'enroule de ses nuages et de ses branches visqueuses

le mardi ivre sur moi
grimpe comme un insecte
parasite de tous temps
affreuses vingt-quatre heures

le mardi, cet ami, ce traitre
se tue à me dire au creux de l'oreille que le lundi est mort.