jeudi 5 avril 2018

Quarante cinq minutes de foutres.

   Comme souvent, je suis arrivée au Cirque et j'ai appelé ma mère, parce que je sais qu'en ce lieu je peux lui parler sans allonger la tristesse qui pourrait s'emparer de moi après avoir raccroché. J'ai tenté, comme trop fréquemment ces dernières semaines de contrer sa voix morne avec mon rire fort, mes questions sur ses collègues de travail, sur son repas du midi, sur les voisins bruyants. Sur le cancer de papi.
   Je t'ai aperçu au loin, à l'entrée du Tigre, on s'est souris et cela m'a soulagée. Je suis restée plantée sous l'abri près de l'entrée du Cirque une bonne demi-heure à écouter la voix plaintive de maman, jusqu'à ce que Tanguy débarque. J'ai lâché la conversation, car elle allait beaucoup trop me plomber le moral pour ce soir-là. J'aurais certainement dû le faire bien plus tôt, dès l'apparition de ta tête dans l’entrebâillement de l'entrée, ça aurait probablement évité de plomber ta soirée à toi.
   On est rentrés, Tanguy et moi ; tu parlais sur le côté à trois ou quatre personnes vêtues de noir. Je ne sais pas qui ils étaient, je me suis dit que je t'embrasserai quand tu auras terminé ta discussion. J'ai fait la bise à Guillaume, à Ben, à Hervé, à JB. Toi tu ne m'avais surement pas encore aperçu, trop absorbé par ta conversation. Et puis j'ai tourné le dos deux minutes, le temps de tremper mes lèvres fatiguées dans la mousse de la licorne et tu as fui dehors. Je me suis assise avec Tanguy près de l'endroit où tu parlais, car tu reviendrais surement là m'embrasser. Tu étais pressé, tu avais tes grands yeux fatigués, et tu as de suite après commencé à décharger le matos du camion sans faire un détour par notre table. Ensuite tu es allé t'accouder au comptoir, peut-être m'attendre. Je me suis dit que si je n'y allais pas maintenant ça allait encore durer longtemps. Je suis venue t'embrasser, enfin, tendrement sur ta joue droite. Tu m'as craché rapidement que ça allait bien, que tu allais venir nous dire bonjour. T'étais peut-être stressé, peut-être excédé, peut-être énervé contre quelqu'un. Tu es venu serrer la main de Tanguy, et je me suis poussée sur la banquette pour te laisser un peu de place. Mais t'étais reparti tel une bourrasque. Je sais bien, tu avais à faire. Et puis les garçons sont arrivés : Baba, Pilou, Mathias. J'avais hâte de te présenter ce dernier. Je lui avais parlé de toi, et il était curieux de savoir quel est cet être humain qui a réussi à me dompter. Mais tu filais si rapidement à chaque passage devant nous que je même si je t'avais attrapé par le bout de ta veste tu te serais volatilisé quand même dans les entrailles de l'organisation de ta soirée. Je m'étais dit que tu reviendrais vers nous quand le show sera commencé, que tu n'aurais plus à nourrir et accueillir des gens, que tu aurais un peu de temps pour nous. En attendant cet instant je te fixais dans tes déplacement exagérément rapides comme si j’avais pu avoir le pouvoir de te freiner avec mes rétines.

   Au premier concert je t'ai cherché du regard mais tu devais être dehors, ou chez toi, ou ailleurs, mais pas dans mon champ de vision. A la pause clope, t'es venu trainer dehors très loin de moi, vers l'entrée. J'imagine que tu attendais quelqu'un. Quelqu'un de plus intéressant que moi. Mathias a filé comme une mouche. J'ai réussi à t'intercepter près du comptoir et te demander si tu boudais. "Non, je ne boude pas". Bah non.
   Au deuxième concert je me suis levée pour écouter de plus près, car j'allais adorer la musique, car tu viendrais me voir, enfin. Enfin non. Pilou s'est trainé à la maison à son tour.
   Et puis très rapidement c'était enfin à vous de monter sur scène. Je pense bien qu'on n'embrasse pas sa copine à ce moment-là. Tu avais l'air vraiment fatigué et je m'imaginais encore qu'après ton set tu serais enfin disposé à te coller à moi. Toutefois, en te voyant courber le dos, quelque chose faisait que je n'en étais plus si sûre. Par précaution, j'ai enlevé mes lunettes pour ne pas savoir si tu me regardais ou pas. Je suppose que jamais tu ne m'as jeté un seul coup d'oeil de derrière ta batterie comme depuis le début de la soirée. Moi je préférais regarder Erwann, car je ne l'ai jamais vraiment vu jouer ; j'ai toujours eu les yeux rivés sur toi.

   J'ai essayé de passer une fin de soirée pas trop lacérante. Parce que j'avais compris qu'il n'y aurait plus aucun moment où nous pourrions nous retrouver. J'ai parié avec Ben et Tanguy que j'irai me coucher dans le prochain quart d'heure. Ils ont tous ri. Moi je n'ai pas du tout eu envie de rire lorsque treize minutes plus tard je t'ai fait la bise pour te dire que j'allais me coucher. Tu as simplement dit "d'accord". Moi je n'étais pas du tout d'accord que tu me laisses comme ça.
   J'ai dormi comme on dort quand on a fait un long périple et qu’à l’arrivée la ville entière où l’on devait s’installer était dévastée par un ouragan.

   Je t'ai dit ce matin ce que je ne voudrais pas te dire souvent. Ce que je voudrais te dire le plus rarement possible. J'avais déjà essayé de te le faire comprendre la moitié de la nuit – la seule moitié qu’il nous a été donné de passer ensemble – en tentant d'épouser le plus parfaitement la courbe de ton flanc droit avec mon ventre et ma poitrine. Je pensais ainsi qu'à travers nos vêtements, les rancunes se dissoudraient à la chaleur de nos corps. La colère, la déception, la tristesse dans tes yeux hérissés par le matin pointaient alternativement dans moi et dans le vide, et lorsque tu balançais lourdement ta tête de droite à gauche c'était comme une scie rouillée qui me cisaillait le diaphragme dans le sens de la longueur. Tu irradiais de mauvaises vibrations qui m'ont traversée de part en part, à chacune de tes phrases acérées. Mais je t'interdis - entends-tu ? - de m'émietter le coeur. Si pour si peu, tu as senti quelque chose se briser, c'est que nos doux instants sont encore fragiles comme une théière de porcelaine. Je ne te permets pas de m’oublier comme un vulgaire service à thé enfermé dans un placard. On a encore beaucoup trop de choses à entasser ensemble.
   J'ai trouvé à la fois touchant et aberrant le fait que hier soir te paraisse aussi insurmontable. Il y a donc encore des gens qui ont des lunettes qui leur font croire que lorsqu'on est au sommet d'une montagne on ne peut redescendre. J’ai ravalé mon chagrin comme on gobe un quignon de pain frais sorti tout droit d’une boulangerie et je t’ai martelé péniblement que ce que tu disais était insensé. J’ai jugé bon de ne pas te dire que c’était plus douloureux qu’un os qui se brise sous les orteils ; tu aurais pu, emmitouflé dans ton manteau de tristesse en rajouter une couche par désespoir.
   J’agis peut-être de manière bancale mais je ne ploierai pas sous ce que tu empires si exagérément. Je n'ai pour arme que mon sourire et ma tendresse contre ta haine, ta peine et ta désolation. 
   On fera mieux la prochaine fois.
Vas, je ne te hais point.