mardi 18 février 2014

L'Oeuvre au noir

   Elle se tenait devant lui, petite source insipide et pure. Il ne l'aimait point ; cette enfant un peu simple était sans doute le plus léger des liens qui l'attachaient à son court passé. Mais une faible pitié le gagna, mêlée à l’orgueil d'être regretté. Soudain, avec le geste impétueux d'un homme qui au moment du départ donne, jette ou consacre quelque chose, pour se concilier on ne sait quels pouvoirs, ou au contraire se libérer d'eux, il ôta son mince anneau d'argent, gagné au jeu de bagues avec Jeannette Fauconnier, et le déposa comme un sou dans cette main tendue. Il ne comptait nullement revenir. Cette fillette n'aurait de li que l'aumône d'un petit rêve.

Marguerite Yourcenar - L'Oeuvre au noir

mardi 11 février 2014

Vrac total.

   Ne m'en voulez pas si je ne vous vois pas, si je décline vos cafés, vos repas, vos invitations. Ce n'est pas du désintérêt, ce n'est pas du désamour, ce n'est pas de l'indifférence. C'est simplement que je ne peux pas. Je ne peux pas me décider à voir des gens. Je suis bien, chez moi, toute seule, au chaud. Mes cinq longues journées de week-end ne m'ennuient pas. Je ne fais rien, je ne suis avec personne. Je suis paisible. tellement paisible que j'ai peur de vous rencontrer. De vous montrer à quel point je suis ennuyante et monotonne. 
   Non, vraiment,je suis bien chez moi, au chaud.

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   C'est la première fois que je sens une telle confiance en moi. J'ai beau ne pas être inscrite, ne pas avoir lu la moitié du livret de code, j'ai beau faire plus de dix fautes aux entrainements, et ne jamais avoir touché au levier de vitesses d'une voiture, je reste persuadée que j'aurai mon permis avant cet été. C'est fou, c'est prétentieux, mais ça me redonne des forces de croire ça.

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   J'ai l'argent et l'idée de base. J'ai d'autres idées. J'ai même trouvé un salon et un tatoueur qui pourraient m'aller. J'ai même pas peur. Mais je laisserai trainer jusqu'à je ne sais quand... La flemme sans doute. Ou la peur de devoir raconter ma vie au gars qui va me piquer ?

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   Je suis remotivée pour les cours, les révisions, l'historie de l'art en général. Je vais dans les musées - toute seule, quel progrès ! - je feuillette des bouquins, j'ai même commencé à aller réviser à la BEL. Mais les examens me semblent aussi lointains qu'insurmontables...

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dimanche 9 février 2014

Meneseteung

   Elle passe une robe de chambre sur sa chemise de nuit et descend. Les pièces de devant sont encore dans la pénombre, les stores de la cuisine sont baissés. Quelque chose fait flic, flac. Un flic-flac désoeuvré réprobateur, qui le rappelle la conversation du corbeau. C'est tout simplement le jus de raisin que l'on filtre pendant la nuit. Elle tire le verrou, sort par la porte de service. Pendant la nuit, les araignées ont drapé l'entrée. Lourdes de rosée, les roses trémières inclinent la tête. Arrivée à la clôture, elle écarte ces fleurs qui lui collent aux mains, puis elle regarde et elle voit.
   Le corps d'une femme gît là, sur le flanc, la face écrasée contre le sol. Almeda ne peut voir son visage. Il y a un sein nu qui pendouille, un téton brun distendu comme un trayon de vache, une hanche nue, une jambe nue, la hanche exhibant un bleu de la taille d'un tournesol. La peau intacte est grisâtre, on dirait un pilon de volaille plumé et cru. La femme est vêtue d'une espèce de chemise de nuit ou de tenue passe-partout. Odeur de vomi. Urine, boisson, vomi.

Alice Murno - Amie de ma jeunesse, Meneseteung
(prix Nobel 2013)