mardi 22 novembre 2011

Vie et passion du Christ.




Retable : scènes de la vie et de la passion du Christ,
Vers 1370-1380, Ivoire, H. 20,8 cm ; l. 21 cm ; P. 1,2 cm Petit Palais (Paris, France)

Carnets 1978

Vingt et un février

   Je crois que, parfois, un génie de la littérature est une sorte de fou qui a assez d'intelligence et de ruse pour dissimuler et utiliser sa folie. Ce que je crois aussi, c'est que, dans le génie, il y a un mariage miraculeux des contraires. Le génie, c'est avoir le coeur plein d'amour et l'oeil méchant. Le génie, c'est, entre autres, être à la fois une douce femme qui a peur, un enfant plein de foi, qui admire trop et que la société n'a pas détruit, mais aussi un lucide vieillard sans espoir et mécréant, un étalon sensuel, et surtout, surtout, un fou de la sensibilité, qui sent trop, qui sent follement, qui est constamment prêt à la douleur absolue pour tout, à la joie absolue pour tout, qui souffre presque autant de ne pas retrouver ses clefs que d'avoir perdu sa femme, qui éprouve autant de joie paradisiaque à retrouver son stylo qu'à voir revenir à lui sa bien-aimée qui l'avait abandonné. Oui, bien sûr, j'exagère, mais c’est pour dire une vérité incroyable.

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Sept mars

   Aujourd'hui, amusons-nous courageusement pour ne pas sombrer dans la mort d'un ami, amusons-nous à écrire une description de l'enterrement de mon coeur, enterrement un peu semblable à un du temps de Solal, mais moins gai, car j'ai vieilli.

   A l'enterrement de ce coeur qui tant battit autrefois, il y a tous les petits, les colibris, toute la gent ailée, il y a tout plein d'alouettes qui disent joliment oui. Oui, oui , disent-elles, il était gentil Albert il s'appelait, oui, oui. A cet enterrement de mon coeur il y a des clowns nains qui dégringolent tout le temps, des pitres à la houppe, des riquets mutins, des pékinois camus avec des cols en dentelle et des chapeaux de cow-boy, ils sont fiers de leurs poignards de bois et ils boivent des sirops d'orgeat glacé.

   A cet enterrement de mon coeur, il y a aussi des chatons bien habillés, pour faire deuil, ils sotent à la corde. Et puis, il y a des mendiants révoltés, des épileptiques, un tas de bossus couronnés, une vieille grue lasse de vivre, un chameau vaniteux qui a mis un bonnet russe et des lunettes pour se faire respecter et être nommé président de l'enterrement de mon coeur, mais personne de fait attention à lui, et il rage. Les serpents se sont abstenus. A cet enterrement de mon coeur, les importants ne sont pas venus non plus,parce qu'ils n'y a pas d'autres importants à qui serrer la main avec affection, ça peut toujours servir.

   Et voici, la petite tombe de mon coeur en douleur, la petite tombe tremble, se soulève, palpite, c’est mon coeur qui bat sous terre. Et soudain la tombe naine se soulève, et du coeur enfoui s'élance un jet de flammes qui file jusqu'aux étoiles, et je crois que la barbe de Dieu a été un peu brûlée. tels sont les jeux et ris d'un fils et ami transpirant de ses deuils et tristement s'amusant pour continuer à vivre.

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Vingt-huit mars

   Nous avons de grandes joies et de cocasses importantes douleurs, nous sommes si heureux d'avoir réussi,nous prenons tout au sérieux comme si nous n'étions pas des éphémères, comme si nous devions en être toujours. Papillons ce soir agonisant, éclairs sitôt disparus, nous agissons et sentons comme des immortels. Absurdes aveugles que nous sommes, nous tous, pauvres petits humains.

   Toi qui me lis, tu te feras tant de soucis bientôt, tu te mettras en colère ou en douleur, Dieu sait pourquoi, peut-être pour un vêtement raté par ton tailleur, ou par un avancement non obtenu, ou parce que tu n'es pas ministre, ou parce que tes titres ont baissé, ou parce que tu n'as pas été invité au bridge de cet autre futur squelette de duchesse. Tu oublies sans cesse, nous oublions sans cesse, nous ne savons jamais, nous,c es fous de la terre, que notre place de terre nous attend quelque part, que le bois de notre cercueil existe déjà dans une scierie ou dans une forêt et que ce bois de notre cercueil attend tranquillement son heure qui viendra. Nous qui faisons tant de chichis pour un condamné qu'on va guillotiner, nous oublions que nous sommes aussi des condamnés à mort, toi, moi, nous.

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Cinq avril

   Dans la rue, tout à l'heure, cette vieille sémillante et barbue, avec un insigne religieux sur son revers, qui chantait sur sa bécane. Une de celles qui immanquablement viennent s'asseoir auprès de moi dans l'autobus. Dès qu'il en vient une bielle laide, bien vieille, ça ne manque pas, c'est sur moi qu'elle jette son dévolu et elle vient installer son vénérable derrière auprès de moi, comme ça, sans gène, vilaine vieille, sûre de son droit de s'asseoir à côté de moi, et son derrière me frôle un peu, et c’est affreux.

   Oui, les vieilles vivantes me repèrent, il y a un complot de vieilles vivantes pour venir s'asseoir auprès de moi  à qui le voisinage d'une vieille laide fait mal à mes dents. J'ai la nausée et je change de place. Mais alors il y a une autre plus vieille encore, eczémateuse et bossue, qui vient poser le bas de son dos près de moi, sûre de son droit de me frôler. Je suis le traqué de ces vieilles ingambes qui me recherchent dans les autobus, se signalent peut-être l'une à l'autre que je suis là.

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Huit avril

Lorsque je me couche sur ma droite et que je ferme les yeux pour m'endormir, j'ai peur de ma mort et je suis scandalisé. Je n'accepte pas de perdre mes yeux qui étaient une partie de mon âme. Mon âme n'est pas un implacable ectoplasme à gogos. Mon âme, c'est moi. Cela n'est pas de la philosophie, cette filandreuse toile d'araignée toute de tromperies, mais une grenue et indestructible petite vérité tout à faire vraie. Oui, tout ce que vous voudrez, dites tout ce que vous voudrez, dites toutes les survolances qu'il vous plaira, mais ma petite vérité est bon teint. Mon âme, c’est mon corps et non un magique souffle. Or, je n'accepte pas de ne plus bouger, moi dont la main droite en cette minute studieusement bouge. Je n'accepte pas que moi qui suis ne sois plus, et bientôt plus. Quelle aventure que ce mobile que je suis soit immobile et pour toute l'éternité.

   O Dieu, j'ai vu Ton oeuvre et je n'ai pas craint de Te lancer un irrespectueux regard. Et si Tu attends que je Te félicite ou Te remercie, Tu peux toujours attendre. Tu nous fais trop souffrir. Ainsi je blasphème, et pourtant quel absurde courroux en moi dissimulé lorsqu'un crétin vient me prétendre que je ne crois pas en ce Dieu que j'adore et qui sans cesse déçoit mon coeur tout empli de Lui. Tu ne mérites pas ta chance, Dieu, d'être Dieu. Et je ne peux te donner qu'un zéro de conduite.

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Dix-huit août

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   O le respect de gloires militaires, gloires qui sont tueries. O les louanges aux chefs militaires, destructeurs et tueurs en chef, et lorsque l'un d'eux meurt, on dit gravement de lui, lors de l'oraison funèbre, qu'il fut un grand soldat, extrême louange. Et l'assistance recueillie savoure et approuve. O les foules énamourées, bassement applaudissant le passage émouvant du champion cycliste, héros vénéré de pouvoir remuer vite ses pattes, plus vite et avec plus de force encore qu'un chimpanzé de cirque.

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Albert Cohen - Carnets 1978

vendredi 18 novembre 2011

Le temps ne s'arrête que sur l'horloge du salon.


   Parfois on retrouve des choses qui sentent mauvais en utilisant son temps à tord et à travers. Et puis, on se dit qu'on aurait bien fait de bosser. Ça change des semaines lycéennes, remplies de semblants de dissertations réellement passées sur Facebook. Maintenant, c'est nous qui courrons après le temps, qui prions dieu - n'importe lequel - pour réussir une année mal commencée. La pluie n'est pas encore là : l'été manque car on a envie de glaces ; l'argent manque pour aller en acheter. La neige toquera bientôt à la porte, heureusement qu'on a plein de pulls bariolés de polis de chat dans l'armoire. Le chat aussi, d'ailleurs, dort dans l'armoire. Moi, j'ai pas le temps de dormir ; je dois faire plein de choses : rien. Et puis, plein d'autres : tout. En entrée, ce soir : maïs en boites, et quelques centaines de Mo de musique à écouter. Il faut bien le faire à un moment ou à un autre. Comme tout le reste d'ailleurs. 
   Des millions de minutes. je rêve de millions de minutes.

mercredi 16 novembre 2011

Les plus belles années...

   Elle était grande pour une septuagenaire, plus d'un mètre soixante dix. Son jeans pattes d'éléphant bleu de travail et délavé sur les genoux retombait tellement bas qu'on ne voyait pas si ses bottes en cuir marron avaient des talons. Elle portait un large manteau kaki s’arrêtant au genou. Sur l'épaule gauche, une sacoche en cuir assorti à ses bottes, et au rabat tressé de lamelles d'un cuir plus clair ; sur l'épaule droite, une besace du rouge le plus flamboyant qu'on puisse imaginer par un temps typiquement parisien - gris et froid - ornée de perles et de pompons qui lui donnaient un air d'indienne. Une écharpe en vieille laine grisâtre et pleine de peluches entourait son cou. Elle portait des bagues sous ses gants fins, et cette coquetterie contrastait avec son visage desséché et maussade entouré de cheveux rêches et jaunâtres.
   Lui, ressemblait à une grosse aubergine. Il était vêtu d'une veste grise et d'un jeans bleu. Sa toute petite tête dégarnie sur le dessus reposait sur un grand corps aux épaules enfantines, au tronc opulent et au fessier large, le tout sur des jambes plutôt fines. Comme une aubergine sur pattes. On ne le voyait pratiquement que de dos mais quand il tournait la tête on apercevait un nez en patate, des joues rouges, et un regard extrêmement sage et savant. Il n'avait d'yeux que pour elle.

   Et ces deux là, dans le métro, s'embrassaient, se pinçaient et riaient comme des enfants.

vendredi 4 novembre 2011

Le Sommeil

   Affreuse, cette sensation de s'être déjà levé, avoir fait tout ce qu'il y avait à faire pour pouvoir se recoucher au plus vite. Mai non, ce n'est même pas le début, les premières notes retentissent alors que les dernières secondes du rêve de la journée n'ont pas encore disparu. Croyez-moi, même quand il s'agit de vie ou de mort, il est parfois impossible de se lever.
   Alors tant pis, j'ai erré au Petit Palais où j'ai acheté 15€ de cartes postales et où j'ai rencontré à ma grande surprise ces deux femmes qui dorment et qui m'ont donné mille envies aussi liées que déliées les unes aux autres : revoir Hélène, Alix, Lola, dormir encore et encore, réviser ma spé, changer de spé, dormir avec une fille, quelqu'un, n'importe qui, Jude ; manger des pâtisseries japonaises à la rose, attendre samedi pour faire les courses, prendre le train, lire cent pages par jour, lire cent pages par jour, lire cent pages par jour... Toujours cette obsession de lire.
   Je manque affreusement de temps, c'est pourtant impossible, mais c'est bien vrai.

Courbet - Le Sommeil