mardi 31 mai 2011

La prochaine étape.

   Moi, ce dont j'ai hâte, c'est du mois d'août. Les rares soirées où la nuit ne m'aura pas trop fait boire, je me coucherai peu après minuit pour mettre mon réveil à dix heures. Je me lèverai alors, j'embrasserai Jude qui dormira encore à côté de moi, je m'habillerais d'un t-shirt et d'une culotte parce qu'il fera très chaud dans notre appartement. J'irai à la cuisine faire du café, je le verserai dans une belle tasse en porcelaine, j'y mettrai deux sucres et je m'installerai sur la terrasse avec un gros livre qui me fera mal aux bras. Sonia, déjà levée depuis des heures me rejoindra pour me demander comment j'ai dormi et puis le chat - un petit chat tout gris - viendra nous réclamer des croquettes et des câlins. Je tournerai les pages au fur et à mesure que le soleil me hâlera doucement la peau, il y aura des melons frais dans le frigo et j'en piquerai un pour le manger en finissant mon douzième chapitre. Le cendrier sera déjà rempli, la deuxième tasse de café bue.
   A midi trente les portes de ma chambre et celle d'Aurélien s'ouvriront quasi simultanément parce que l'odeur de la tarte aux légumes qu'on a préparées avec Sonia aura pénétré dans leurs narines. Et précipitamment on s'assiéra à table, couverts en mains, salive en bouche, pour remplir nos estomacs. Puis au dessert Aurélien m'accusera d'avoir mangé le melon qu'il voulait et on rira ensemble comme des heureux personnages de films. 
   J'ai hâte de ces après-midis libres. Peut être même qu'on aura un tout petit jardin où pousseront des fleurs et des salades. Peut-être qu'il y aura ce jour là une nouvelle expositions au musée Beaubourg et qu'on décidera d'y aller, après tout nous n'aurons qu'à prendre le métro. Mais moi, je ne voudrai pas. arroser les plantes, je ne voudrai pas voir des tableaux, moi, je voudrai lire mes livres. J'ai une demi centaine de blocs de papier précieux qui m'attendent impatiemment sur mon étagère. Je voudrais les serrer dans mes bras les embrasser et les lire tous en même temps pour ne pas les rendre jaloux. Je voudrais tous les mettre dans mon sac, sous mon oreiller, dans mon café du matin,. Je ne veux plus les laisser mourir. je veux les manger.

lundi 30 mai 2011

Tous les matins du monde.

   Mademoiselle de Sainte Colombe ôta brusquement le drap de son lit. Monsieur Marais recula avec tant de précipitation qu'il détacha le rideau de lit qu'il déplia. Elle avait relevé sa chemise pour descendre, il lui voyait les cuisses et le sexe tout nus. Elle posa les pieds nus sur le carrelage en poussant un petit cri, tendit l'étoffe de sa chemise de dessous, la lui montra, ila lui mit entre les doigts, lui disant :
   "L'amour que tu me portais n'étais pas plus gros que cet ourler de  ma chemise.
   - Tu mens."
   Ils se turent. Elle posa sa main décharnée sur le poignet plein de rubans de Marin Marais et lui dit :
   "Joue, s'il te plaît."
   [...]


CHAPITRE XXV

   Elle soufflait. Elle approcha ses yeux du carreau de la fenêtre. Au travers des bulles d'air qui y étaient prises, elle vit Marin Marais qui aidait sa sœur à monter dans le carrosse. Lui-même posa son talon à torsades d'or et de rouge sur le marchepied, s'engouffra, ferma la porte dorée. la nuit venait. Pieds nus, elle chercha un chandelier puis elle fouilla dans sa garde-robe, se mit à quatre pattes, ramena un vieux soulier jaune plus ou moins brûlé ou du moins racorni. En prenant appui sur la cloison et s'aidant de l'étoffe de ses robes, elle se remit debout et revint vers le lit, avec la chandelle et le soulier. Elle les posa sur la table qui était à son chevet. Elle soufflait comme si les trois quarts du souffle dont elle disposait étaient taris. Elle marmonnait aussi :
   "Il ne désirait pas être cordonnier."
   Elle répétait cette phrase. Elle reposa ses reins contre le matelas et le bois de son lit. Elle ôta un grand lacet des œillets du soulier jaune qu'elle reposa près de la chandelle. Minutieusement, elle fit un nœud qui coulissait. Elle se redressa et rapprocha le tabouret que Marin Marais avait pris et sur lequel il s'était assis. Elle le tira sous la poutre la plus proche de la fenêtre, grimpa à l'aide du rideau de son lit sur le tabouret, parvint à fixer par cinq ou six tours ce lacet à une grosse pointe qui se trouvait là et introduisit sa tête dans le nœud et le serra. Elle eut du mal à faire tomber le tabouret. Elle piétina et dansa longtemps avant qu'il tombe. Quand ses pieds rencontrèrent le vide, elle poussa un cri ; une brusque secousse prit ses genoux.


CHAPITRE XXVI

   Tous les matins du monde sont sans retour.


Quignard / Corneau - Tous les matins du monde

mardi 24 mai 2011

Trop.

En sachant qu'il est 19h25 et que, si jamais j'arrive en suppliant
à te convaincre d'aller me chercher au lycée demain à12h20,

cela veut dire qu'il reste 16 heures et 55 minutes
c'est à dire 1015 minutes entières,
60900 secondes
avant que je ne fonde en larmes dans tes bras.

Je n'arriverai jamais à attendre tout ce temps.

Je vais mourir.

Impalpable.

Ce sont des baisers,
c'est seulement des baisers que je reçois,
même pas une carte postale.

Ci-git :
la desillusion,
l'horreur d'être déçue,
le boheur qui fâne
l'angoisse qui danse dans toute la salle
le silence... le tien.

mais oui, pour m'aimer, tu m'aimes tant
mais comment dois-je m'y prendre pour modeler cet amour ?!
pour le mettre sur ma tête
sentir son poids
sentir tes yeux posés sur moi...


Je n'ai

jamais

compris

nos disputes


elles sont des syphons où je me noie,
où tu te noies
et lorsque je respire encore
j'ai simplement envie
de me tuer
et de te tuer toi.

A quel point tu existes ?
Puis-je te palper,
t'embrasser,
t'écouter me dire des choses que je veux entendre ?
Je n'arrive pas à creuser ta peau,
creuser ton coeur
je perds le fil
de mes pensées
de notre histoire

Ce sont les funambules qui savent marcher sans tomber,
moi je ne suis bonne qu'à les regarder depuis le sol
assise sur un siège
les jambes et bras croisés
parce que je ne sais rien faire d'autre qu'admier
et subir.

T'admirer toi et tes belles joues,
toi et tes lettres
toi et tes nuits blanches
toi dans un champ sous le ciel éternel.
Que suis-je à coté de tout cela ?
Je suis un poil, un verre de bière, un brin de blé : un instant.

Je ne suis qu'un instant dans ta journée.

jeudi 19 mai 2011

à Alix.

La terre étais sèche
elle se melait à ta robe
ton dos sale y était enfoui
comme chaque mouvement de tes doigts

c'est un rêve que celui-ci, c'est un rêve rouge.


* * *


Toi, tu étais turquoise, belle et turquoise
comme la mer qui accouche
d'une nymphe aux cheveux de vagues.
Tu souriais en coin.
Je te regardais en coin.

Moi, j'étais ta peau, ta peau sablée et volatile
ta peau lasse et fluide
Je me cachais sous tes eaux chevelues
je riais.

C'est plaquées par le vent
qu'on  se trasformait en enfants
dépecées de nos costumes
- tu n'étais plus la mer, je n'étais plus le sable -
on jouait à cache-cache.

Et dans trente ans,
lorsque j'irai me baigner à la plage
lorsque je verrai l'eau turquoise qui danse et chante

je ne penserai qu'à toi,
Alix.










dimanche 8 mai 2011

Claude Monet

"Un paysage, pour moi, n'existe point en tant que paysage,
puisque l'aspect en change à chaque moment ; mais il vit
par ses alentours, par l'air et la lumière qui varient continuellement."
Claude Monet                                     

Monet - Meules, fin de l'été, effet de matin, 1890

Monet - Meule au soleil, effet de neige, 1891

 Monet - Meules, fin de l'été, effet du soir, 1890

Monet - Meules au soleil, effet de matin, 1890

Monet - Meules au soleil, milieu du jour, 1890

samedi 7 mai 2011

Mille ans encore.


 T'aimer plus que tout.

(Nous sommes là où le monde a voulu qu'on soit.
 Le monde, c'est toi et moi.
Là où nous sommes, c'est le centre du monde.)

vendredi 6 mai 2011

Boulimie cardiaque.

   Mon pire cauchemar est assis au milieu de ma chambre ; de ses longs bras difformes, dont les coudes frôlent le sol et les murs, il resserre le corset invisible qui entoure ma poitrine, il noue les lacets qui l'attachent avec un grésillement sec : ce sont mes doigts qui tapotent le clavier à la recherche de n'importe quelle occupation, c'est la fièvre indolore, impalpable qui endolorit les yeux et fait trembler la bouche, c'est le vent inexistant qui glace la peau et soulève chaque poil comme un chef d'orchestre qui ordonne à ses musiciens-marionettes de jouer.
   Je ne respire plus normalement mais par soubresauts qui s'entrechoquent dans la cage thoracique, se bousculent et s'insultent : "jalouse !", "imbécile !", "terne !", "invivable !" se crient-ils mais ils n'ont pas d'oreilles alors ces mots attérissent dans les miennes, comme des avions qui franchissent le mur du son, brisant le silence qui parvenait tant bien que mal à faire tenir en équilibre les cils qui empêchaient les yeux se s'affaisser et de laisser la place à un torrent de faiblesse. Et goute à goute le monde s'écoule, le monde que je dessine sur les parois intérieures de mon crâne, dans l'espace vide entre le cerveau et l'os fin, un monde dessiné au pastel fade qui n'a jamais entièrement su accomplir son but qui consiste à donner envie à ma bouche de se grimacer en sourire, levant ses coins pour ressembler à un hamac de paresse où des baisers doux peuvent se balacer sans tomber dans les ravins creusés par le sel dans mes joues.

   C'est triste d'écrire ça, triste comme un paysage figé. Triste comme la nature qui ne sait plus où aller, triste comme le monde, le véritable monde que je ne saurais pas dessiner et qui me fait presque apprendre par coeur les choses que je devrais dire spontanément, demain.
   C'est parce que je suis triste et tétanisée à l'idée que demain pourrait se reproduire.
   (Après tout, c'est tout à fait normal)