jeudi 8 janvier 2009

Solal.

  - Elle m’aime, je l’aime, vous l’aimez, tout le monde s’aime. Que de sucre ! Et quand vous serez mariée, Jacques vous sourira même en se rasant. Et moi je ne veux pas qu’on m’aime. Mon cœur ton cœur son cœur. Ma gondole ton luth son écharpe nos sentiments vos vapeurs leurs passions. Je te chéris tu m’affadis il me fait souffrir vous êtes odieux. Allez-vous-en à vos rêveries. Pas difficile, oui à vos rêveries, de comprendre votre genre de tempérament. Allez, allez, coccinelle ! J’en ai assez de vous voir. Vous rêvez d’une existence héroïque et révoltée et russe, et en réalité elle est ravie d’être la jeune fille du Maussane, et elle trouve que je suis impoli et d’où sors-je et cætera. Allez rêver. Vous si fière, offensez-vous donc au lieu de me regarder avec ces yeux d’hypnotisée. J’imagine que dans votre journal intime il doit y avoir des histoires de ce genre : « les pensées se pressent autour de moi comme le troupeau vers le berger versant le sel savoureux sur la pierre. » Je vous connais. Et je sais le reste. Ce qui ne peut se dire. Ce que vous faites la nuit. Rougissez donc !
  Il s’éloigna puis revint, plus mince et si ravisseur violent noir menaçant.
  - En réalité, c’est une déclaration d’amour. Va-t’en. Je t’aime. Et tu m’aimes aussi, par le Dieu vivant !


Albert Cohen - Solal

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