vendredi 26 septembre 2008

Un rêve de trop.

   La  lune  brumeuse  montait  doucement  comme  des  vapeurs  de  gaz.  Un  peu  hésitante,  elle rampait le  long  du  néant  se  formant  peu  à  peu  à  l'horizon  qu'on  ne  devinait  que  parce  qu'on  l'observait  parfois  à  l'aube.  La  brise  salée  d'une  mer  beaucoup  trop  lointaine  se  percevait  sur  ta  peau  bleutée,  frémissante.  Tu  grelottais  plus  que chacune  des  brindilles  du  champs  de  blé  où  tu  posais  tes  pieds  nus.
   Quelques  gouttes  tombèrent  mais  en  levant  les  yeux  nous  vîmes  qu'il  n'y  avait  pas  de  nuages.  Ce  devait  être  les  étoiles  qui  pleuraient...  On  entendit  le  vent  chanter  de  plus  en  plus  fort  entre  les  épis,  dans  nos  narines,  et  à  la  cime  des  arbres  derrière nous,  tel  une  berceuse  qui  frigorifie  et  apaise  le  cœur.  Une  douleur  douce  à  la  poitrine  nous  vint  à  tous  les  deux  au  même  instant  et  nos  regards  se  croisèrent  pendant  quelques  secondes.  Le  tien  était  vide,  on pouvait  lire  dans  tes  yeux  translucides  une  totale  absence  de  l'âme.  Quant  à  mes  yeux  à  moi,  ils  se  remplirent  de  larmes  qui  refusèrent  de  couler.  Je  me  détournai  et  tu  étais  de  l'autre  coté,  je  regardai  devant  moi  mais  tu  étais  encore  là,  ainsi  que  derrière  et  à  ma  gauche.
   Je  voulus  te  parler  pour  ne  rien  te  dire  mais  le  vent  vint  saler  ma  langue  avant  qu'elle  n'ait  le  temps  de  prononcer  une  seule  parole.  J'en  eus  marre,  je  me  levai  et  courus  t'écraser  de  mes  pas  mais  en  te  marchant  dessus  tu  réapparaissais  quatre  mètres  plus  loin.  Je  te  criai  alors  des  mots  en  l'air,  qui  s'envolaient  loin  de  tes  oreilles,  et  quand  je  compris  que  tu  n'entendais  rien  je  voulus  sentir  ton  odeur,  mais  en  m'approchant  ça  sentait  le  sel  et la  pluie  comme  partout  autour  de  moi,  tu ne  souriais  pas  à  moi  mais  à  quelqu'un  derrière  je  me  retournai  pour  regarder  et  je  te  vis  toi,  hurlant,  les  bras  en  l'air,  les  yeux  clos  mais  ta  voix  ne  sortait  pas  de  ta  gorge,  je  sentis  la  mienne  se  serrer  et  ensuite  ce  sont  tes  bras  qui  vinrent  à  la  tienne.  J'entendis seulement  ta  peau  se  briser  mais  il  n'y  eut  pas  de  sang,  juste  un  crépitement  sous  mes  pieds car  je  marchais  sur  une  branche.

dimanche 21 septembre 2008

Prague.

   Quelques années plus tôt, quand moi j'en avais six ou sept, quand j'avais encore des cheveux fins comme des fils de soie, on dut s'arrêter dans la capitale de la République Tchèque : notre voiture s'était cassée. Je me souviens de mon père tendant un billet d'une certaine valeur au chauffeur de taxi pour qu'il nous emmène faire un tour dans le centre de Prague. Il nous avait escroqué, car on a à peine pu entrevoir quelques rues centrales, en faisant trois ou quatre fois le tour d'un seul et même bâtiment. Mais moi j'étais comme ensorcelée par cette ville, cette cathédrale qui me paraissait cent fois plus grande que les plus grands immeubles, mille fois plus belle qu'un beau dessin, et un million de fois plus intéressante que n'importe quel compte de fées. On était descendu sur une grande place, ma mère me tenait par la main. Je me sentais reine, princesse, allant à un bal masqué. Masqué car j'avais un déguisement, celui d'un étrangère. Les gens autour, parlaient vite, leur paroles ressemblaient à une comptine de maternelle, mais je comprenais parfois quelques mots. J'en faisais des histoires invraisemblables dans ma tête. Quelques instants plus tard, en regardant le ciel je m'étais perdue, dans la ville, dans mes pensées, mais on m'a vite retrouvé, j'en avais les larmes aux yeux de tristesse, je ne voulais pas partir. Depuis, je m'en suis souvenue, dans un rêve, une nuit de jeudi, j'y ai vu la même place, entendu les mêmes personne,s aperçu le même ciel. Je me suis souvenue de Jan Saudek et de ses photographies, d'une image de bâtiment, d'un rivière traversée par des douzaines de ponts, d'une histoire de voyage racontée par Souade... J'en entends parler constamment dans ma tête. Une douce voix de fillette de six ou sept ans, qui a des cheveux fins cet soyeux, me supplie de retourner sur cette grande place et de courir m'engouffrer dans n'importe quelle ruelle pour m'y perdre entre la foule, main dans la main avec la liberté.



 "All Children Who Lose Their Way
in the Woods at Night Will
Meet the Beautiful Queen Winter Who'll
Lure Them into Her Kingdom...
"
photograph by Jan Saudek, 1988.

vendredi 12 septembre 2008

Maximilien.

   Ses lunettes strictes et noires immatriculées Dior de de part et d'autre lui donnent un air un peu follet. Un peu moins que ce qu'il est réellement. Car dans ses gestes et ses paroles tout est recouvert d'une mince couche de plaisanterie, souvent vulgaire. Dommage, il pourrait passer pour un beau jeune homme, beau et bien fait, avec ses jolies vestes en cuir et ses pantalons moulants, tout droit sorti de la cour d'un Henri II moderne. Ce qui étonne, c'est qu'il chante bien, même un peu beaucoup trop bien pour un garçon qui passe son temps a faire des mathématiques en cours. Une voix prenante, posée et douce, un peu comme ses cheveux blondinets. Il passe ses vendredis soirs à l'Opéra Junior, m'a-t-il dit. La vantardise est son pêché capital, mais il le vaut bien. Ça lui va tellement bien de parler de lui comme d'un surhomme, on ne le prend pas au sérieux car il ne veut pas nous faire croire en sa passion de lui.

samedi 6 septembre 2008

Emmanuelle.

   Elle était petite, et un peu tassée sur elle même, surement par manque d'assurance. Elle s'était assise sans dire un mot avec les autres, au bord de la table en bois, délabrée, ramollie par la pluie et des inscriptions de tous genres, et surtout un peu trop étroite pour autant de gens. Il s'étaient serrés et parlaient tous de choses sans intérêt, sans lui prêter la moindre attention. Elle, elle se taisait. Ses deux coudes étaient posés cote à cote sur un journal frais du matin qu'elle ne lisait pas, contrairement aux autres. Dans ses petites mains elle appuya doucement son menton. On aurait dit une enfant, encore mal réveillée, encore rêveuse. Elle avait les traits fins et arrondis, un visage en cœur, des lèvres roses, quelques rares taches de rousseur sur les pommettes et la peau surement plus douce que celle d'une pêche. Et retroussait son nez charmant de temps à autres, peut-être pas mégarde, ou alors c'était un tic, elle titillait discrètement ses joues avec ses doigts soignés, avait l'air impatiente. Une frange longue, brune, assez épaisse cachait ses sourcils, ses yeux grands, verts, gris, avaient l'air fatigués mais étaient grands ouverts sur ces inconnus que nous étions.