samedi 19 mai 2018

Amourette

   Parfois, quand on se serre très fort et que nos épidermes adhèrent l'un à l'autre tout en douceur, que ta tête se glisse dans l'interstice de mon cou, et que mes bras enveloppent ton grand dos, j'ai le sentiment que mon coeur se transforme en une branche de jasmin. Je m'agrippe à tes cils lorsque tu me regardes avec l'intensité que tu y mets, et toutes les choses qu'il y a autour se font la malle l'espace de quelques instants. Je voudrais parfois poivoir suspendre ces moments sur une corde à linge dans une maison de campagne où l'on irait en vacances et les regarder sécher au gré du vent et des rayons du soleil.
  
   Ton profil gauche me fait de l'oeil en dessinant des courbes en forme de coeur entre mes cotes. Ta côte grimpe à vue d'oeil dans mon coeur. Mon coeur grimpe au plafond quand je te regarde de mon oeil gauche... je pourrais te retourner dans tout les sens et ça marcherait quand même, comme sur des roulettes, comme dans du beurre, et je voudrais faire du roller avec toi, meme dans de la margarine.
   J'ai : peur. Des bas-cotés, de tes yeux, de ma gaucherie - de la tienne aussi... - des courbatures, de regarder au plafond par ennui... de l'amour avec toi tout simplement.

jeudi 5 avril 2018

Quarante cinq minutes de foutres.

   Comme souvent, je suis arrivée au Cirque et j'ai appelé ma mère, parce que je sais qu'en ce lieu je peux lui parler sans allonger la tristesse qui pourrait s'emparer de moi après avoir raccroché. J'ai tenté, comme trop fréquemment ces dernières semaines de contrer sa voix morne avec mon rire fort, mes questions sur ses collègues de travail, sur son repas du midi, sur les voisins bruyants. Sur le cancer de papi.
   Je t'ai aperçu au loin, à l'entrée du Tigre, on s'est souris et cela m'a soulagée. Je suis restée plantée sous l'abri près de l'entrée du Cirque une bonne demi-heure à écouter la voix plaintive de maman, jusqu'à ce que Tanguy débarque. J'ai lâché la conversation, car elle allait beaucoup trop me plomber le moral pour ce soir-là. J'aurais certainement dû le faire bien plus tôt, dès l'apparition de ta tête dans l’entrebâillement de l'entrée, ça aurait probablement évité de plomber ta soirée à toi.
   On est rentrés, Tanguy et moi ; tu parlais sur le côté à trois ou quatre personnes vêtues de noir. Je ne sais pas qui ils étaient, je me suis dit que je t'embrasserai quand tu auras terminé ta discussion. J'ai fait la bise à Guillaume, à Ben, à Hervé, à JB. Toi tu ne m'avais surement pas encore aperçu, trop absorbé par ta conversation. Et puis j'ai tourné le dos deux minutes, le temps de tremper mes lèvres fatiguées dans la mousse de la licorne et tu as fui dehors. Je me suis assise avec Tanguy près de l'endroit où tu parlais, car tu reviendrais surement là m'embrasser. Tu étais pressé, tu avais tes grands yeux fatigués, et tu as de suite après commencé à décharger le matos du camion sans faire un détour par notre table. Ensuite tu es allé t'accouder au comptoir, peut-être m'attendre. Je me suis dit que si je n'y allais pas maintenant ça allait encore durer longtemps. Je suis venue t'embrasser, enfin, tendrement sur ta joue droite. Tu m'as craché rapidement que ça allait bien, que tu allais venir nous dire bonjour. T'étais peut-être stressé, peut-être excédé, peut-être énervé contre quelqu'un. Tu es venu serrer la main de Tanguy, et je me suis poussée sur la banquette pour te laisser un peu de place. Mais t'étais reparti tel une bourrasque. Je sais bien, tu avais à faire. Et puis les garçons sont arrivés : Baba, Pilou, Mathias. J'avais hâte de te présenter ce dernier. Je lui avais parlé de toi, et il était curieux de savoir quel est cet être humain qui a réussi à me dompter. Mais tu filais si rapidement à chaque passage devant nous que je même si je t'avais attrapé par le bout de ta veste tu te serais volatilisé quand même dans les entrailles de l'organisation de ta soirée. Je m'étais dit que tu reviendrais vers nous quand le show sera commencé, que tu n'aurais plus à nourrir et accueillir des gens, que tu aurais un peu de temps pour nous. En attendant cet instant je te fixais dans tes déplacement exagérément rapides comme si j’avais pu avoir le pouvoir de te freiner avec mes rétines.

   Au premier concert je t'ai cherché du regard mais tu devais être dehors, ou chez toi, ou ailleurs, mais pas dans mon champ de vision. A la pause clope, t'es venu trainer dehors très loin de moi, vers l'entrée. J'imagine que tu attendais quelqu'un. Quelqu'un de plus intéressant que moi. Mathias a filé comme une mouche. J'ai réussi à t'intercepter près du comptoir et te demander si tu boudais. "Non, je ne boude pas". Bah non.
   Au deuxième concert je me suis levée pour écouter de plus près, car j'allais adorer la musique, car tu viendrais me voir, enfin. Enfin non. Pilou s'est trainé à la maison à son tour.
   Et puis très rapidement c'était enfin à vous de monter sur scène. Je pense bien qu'on n'embrasse pas sa copine à ce moment-là. Tu avais l'air vraiment fatigué et je m'imaginais encore qu'après ton set tu serais enfin disposé à te coller à moi. Toutefois, en te voyant courber le dos, quelque chose faisait que je n'en étais plus si sûre. Par précaution, j'ai enlevé mes lunettes pour ne pas savoir si tu me regardais ou pas. Je suppose que jamais tu ne m'as jeté un seul coup d'oeil de derrière ta batterie comme depuis le début de la soirée. Moi je préférais regarder Erwann, car je ne l'ai jamais vraiment vu jouer ; j'ai toujours eu les yeux rivés sur toi.

   J'ai essayé de passer une fin de soirée pas trop lacérante. Parce que j'avais compris qu'il n'y aurait plus aucun moment où nous pourrions nous retrouver. J'ai parié avec Ben et Tanguy que j'irai me coucher dans le prochain quart d'heure. Ils ont tous ri. Moi je n'ai pas du tout eu envie de rire lorsque treize minutes plus tard je t'ai fait la bise pour te dire que j'allais me coucher. Tu as simplement dit "d'accord". Moi je n'étais pas du tout d'accord que tu me laisses comme ça.
   J'ai dormi comme on dort quand on a fait un long périple et qu’à l’arrivée la ville entière où l’on devait s’installer était dévastée par un ouragan.

   Je t'ai dit ce matin ce que je ne voudrais pas te dire souvent. Ce que je voudrais te dire le plus rarement possible. J'avais déjà essayé de te le faire comprendre la moitié de la nuit – la seule moitié qu’il nous a été donné de passer ensemble – en tentant d'épouser le plus parfaitement la courbe de ton flanc droit avec mon ventre et ma poitrine. Je pensais ainsi qu'à travers nos vêtements, les rancunes se dissoudraient à la chaleur de nos corps. La colère, la déception, la tristesse dans tes yeux hérissés par le matin pointaient alternativement dans moi et dans le vide, et lorsque tu balançais lourdement ta tête de droite à gauche c'était comme une scie rouillée qui me cisaillait le diaphragme dans le sens de la longueur. Tu irradiais de mauvaises vibrations qui m'ont traversée de part en part, à chacune de tes phrases acérées. Mais je t'interdis - entends-tu ? - de m'émietter le coeur. Si pour si peu, tu as senti quelque chose se briser, c'est que nos doux instants sont encore fragiles comme une théière de porcelaine. Je ne te permets pas de m’oublier comme un vulgaire service à thé enfermé dans un placard. On a encore beaucoup trop de choses à entasser ensemble.
   J'ai trouvé à la fois touchant et aberrant le fait que hier soir te paraisse aussi insurmontable. Il y a donc encore des gens qui ont des lunettes qui leur font croire que lorsqu'on est au sommet d'une montagne on ne peut redescendre. J’ai ravalé mon chagrin comme on gobe un quignon de pain frais sorti tout droit d’une boulangerie et je t’ai martelé péniblement que ce que tu disais était insensé. J’ai jugé bon de ne pas te dire que c’était plus douloureux qu’un os qui se brise sous les orteils ; tu aurais pu, emmitouflé dans ton manteau de tristesse en rajouter une couche par désespoir.
   J’agis peut-être de manière bancale mais je ne ploierai pas sous ce que tu empires si exagérément. Je n'ai pour arme que mon sourire et ma tendresse contre ta haine, ta peine et ta désolation. 
   On fera mieux la prochaine fois.
Vas, je ne te hais point. 

samedi 31 mars 2018

Lucy & Cie

Est-ce qu'il y a assez d'amour
Ce soir
Sur terre
Pour combler mon coeur ?

jeudi 29 mars 2018

Odaklem.

   (Je me suis coupée les ongles) (je me suis lavée) Tout va bien.
   De jeunes filles riaent dans le métro, l'homme en noir assis à ma gauche un peu moins : "Putain ! Il fait froid ! ...faire fout' !" Gestes brusques et disruptifs.

   Mes moments de vie sont de moins en moins construits de didascalies et emplis de plus en plus de vivres.

   "Hé ! Reste bien comme ça hein. Signe de croix. Reste bien comme ça hein. Signe de croix."

   Foulard fushia sur le front, voix suave, rauque et un brin aigrie. Trente-six ans je dirais.
   Il reste comme ça, hein. Dans la même position depuis que je sois rentrée dans le métro.

   Campo Formio.

   Je descends.

   Les autres gens mettent un pied devant l'autre bien mieux que moi. Les portiques du métro s'ouvrent quand même à mon approche. Le feu vert est au rendez-vous ; je ne regarde pas trop devant car il n'y a rien à voir. Rien avoir avec ce que j'ai vécu  : je me rassure. Je ne suis pas plus saoul que les 24 dernières années.
   Il n'y a que la sérénité qui remplit autant la panse et qui fait marcher aussi droit, aussi assurément.
   J'assure ce soir : je me rassure. Je ne suis pas plus saoul ce soir que ce matin.


   Je suis dans mon lit desormais. Il n'y a rien. Il n'y a rien entre moi et le monde, il n'y a que la fenêtre entre moi et le réverbère, il n'y aura rien d'autre que la fatigue entre moi et elle et la pinte demain soir.
  
  
   Je me couche : je suis couchée. Allongée de tout mon long sur le clic-clac.
Je voudrais me laver, je voudrais me couper les ongles, je voudrais dormir.
   Je voudrais aller à Marseille.

   Je peux faire toutes ces choses.
   Mille fois.
   Par amour.

Pour moi.

dimanche 25 mars 2018

Acuités

   Rien que le fait de dire : je vais aller me promener en ville.
   Je marchais à pas lents, en posant les plantes de mes pieds doucement dans mes semelles à chaque enjambée, pour que le caoutchouc de mes chaussures atteigne le sol par le contact le plus doux possible. Je regardais où me menaient ces pas avec sérénité. J'ai atterri dans chacune des boutiques que j'aimais le plus dans mon adolescence. Dans chacune d'elles j'ai toujours voulu entrer à chaque sortie citadine pour m'y acheter mille belles et onéreuses futilités. Le grand magasin de cartes postales vendant des milliers de cartons colorés format A6, la pharmacie verte aux porcelaines et aux bocaux de médecine sur les étagères, la boutique Mango claire et spacieuse sur deux étages, les cinq étages du Gibert Joseph replis de bribes de culture, le magasin de jouets qui s'étend tel un intestin grêle garni d'automates colorés et farces et attrapes, le salon de thé vintage et luxueux à la musique ancienne, la Nef et ses alcôves d'artistes remplies de porcelaines volatiles.
   J'ai acheté des escalopes de poulet pour aller manger chez Lola, un stylo pour écrire l'alphabet russe, quatre CDs de variété française, deux chocolats chauds à l'ancienne. Des heures et des heures de ce samedi ont été consacrées à expérimenter les douceurs de cette ville que je fréquentais si souvent auparavant. J'y ai pris tant de plaisir que j'ai eu l'impression d'être en vacances. De vouloir y aller en vacances.

* * *

   Cela s'accentue depuis deux ou trois mois, j'ai l'impression : l'envie de rire plus fort, l'ivresse, l'énergie, les saveurs dans ma bouche, la couleur dans mes cheveux. Je voudrais m'habiller de manière plus belle, m'acheter des choses qui me font plaisir, lire des livres qui me racontent des histoires d'une belle manière, de regarder des films dont le cadrage et la gamme colorée évoquent en moi un sentiment de béatitude. Je voudrais voir les personnes que je trouve belles lorsqu'elles parlent et qu'elles me parlent, je suis en quête perpétuelle de beauté, de toute la beauté du monde.
   Acuité émotionelle, acuité culturelle, acuité esthétique. Je voudrais que la douleur, qui me hante quotidiennement dans le crâne, entre mes jambes, se dissolve dans les pixels qui composent mon champ visuel, dans les notes qui font partie du timbre de ta voix, dans les miliers de secondes que je passe à sentir la beauté qui émane de tout ce qui existe lorsque je l'ai souhaité.

jeudi 22 mars 2018

Parquet de bal

Et je te chuchotte je t'aime
Lorsqu'à chaque expiration
Tu enveloppes mes orteils
D'une blanche dentelle de sel

Et je te ris au vent
Quand tu balances à mes pieds
Mille débris de coquillages

Et je te respire
Car ta grandeur m'englobe

Plus fort que je souris.

jeudi 15 mars 2018

Craquelure

Il y a un tout petit quelque chose qui frotte. C'est peut être l'horoscope, la fin d'hiver, le manque de chair, le découvert, ou les hormones qui s'effritent au point de se glisser entre mes dents du bonheur. Je peste seule, je serre les poings, le coeur me serre. A peine je digère cet enchainement de soirs et de réveils austères. J'ai envie de plantes, de soirées roses et étoilées, de saumon frais et de vitamine C.

Il y a un petit quelque chose qui grince
Entre mes maxilaires, entre mes ongles,
Entre mes jambes, sous ma tignasse je transpire froid, je suis moite quand je devrais encore brûler vive
Vivement que les journées s'étirent, que je puisse reprendre mes pensées sur voûtes sur croisée d'ogive, mon rythme deshaleiné, ma soif à sans cesse désaltéter.

Il y a quelque chose qui se serre
Dans ma poitrine
La cuisine est jaune pâle
Les rêves sont lourds et flasques
Et j'écrabouille les flaques de mes godasses
Sans telle envie le matin que lorsqu'on n'assaisonnait pas mon âme
Je crisse les minutes comme des spaghettis secs
Je mange comme on mange des épinards en boite
Je boite
Alors même que mon pied me fait moins mal

Aurais-je une épine coincée entre les omoplates ?